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roman2 : C'est au pied du mur qu'on mange des merl

  • extrait : la faim justifie qu'on mange des merles

    — Quatre steaks hachés de bœuf, s’il vous plait.
    — Désolé mon brave monsieur, je ne vends plus de bœuf.
    — Vous plaisantez ?
    — Absolument pas. Depuis la crise de la vache folle, je suis obligé de me diversifier, les gens deviennent tellement méfiants. Je me lance dans la viande exotique.
    — Vous me proposez quoi, alors ?
    — J’ai du choix : autruche, kangourou, koala, bison, couguar, python ou lémurien. Si vous revenez la semaine prochaine, j’aurai du potamochère et du pingouin.
    Je me gratte le haut du crâne tout en réprimant un borborygme.
    — Bon, je vais essayer de rester classique, autant que possible. Donnez-moi quatre steaks de kangourou.
    — Avec plaisir, mon cher monsieur. Nadine ! Va me tuer un kangourou dans l’arrière-cour !
    — Tu peux pas y aller toi-même ? réplique une voix du fin fond de la boutique.
    — Non, madame, je suis avec un client, alors magne-toi le train !
    — J’y vais, j’y vais !
    Soudain, monsieur le boucher et moi-même tournons la tête dans un synchronisme parfait, pour suivre des yeux la bouchère, en tenue de chasse, cartouchière en bandoulière, fusil à deux coups, le pas décidé en direction de l’arrière boutique.Elle stoppe sa course et me lance brusquement :
    — Je vous garde le sang, pour faire un civet ?
    — Non merci, quatre steaks me suffiront.
    — Dis, Jean-Luc, je commence à en avoir marre de tes bestioles des antipodes. Les kangourous se battent avec les ocelots, et je me prends moults coups de griffes en essayant de les séparer. Je ne parle même pas des potamochères qui creusent le sol à la recherche de racines de manioc. Un vrai champ de bataille, là derrière !
    — Tais-toi donc et ramène-moi un kangourou ! Le gros costaud, par exemple, ça fera l’affaire.
    — Tyson ?
    — Ouais, Tyson. Essaie de ne pas le louper, il est preste à contre attaquer.

    L’assassinat du kangourou fut une véritable boucherie, et c’est la culpabilité à fleur de tripe que je retourne au domicile familial muni de l’objet du délit. L’Amie et les Mectons en ont profité pour investir les lieux.

  • extrait : la faim justifie qu'on mange des merles

    — Papa, me demande le Mecton, tu peux m’aider pour ma rédaction ?
    — On va essayer, dis-je, en posant ma veste sur un dossier de chaise. Ça parle de quoi ?
    — Écrire une histoire se terminant par une moralité, à la manière de la Fontaine.
    — Facile, tu devrais y parvenir sans effort.
    — Oui, mais j’arrive pas à imaginer une histoire. J’ai pas d’idée, aujourd’hui.
    — Eh bien, ça serait bien la première fois. Bon, va goûter, on va y réfléchir pendant ce temps.
    Le temps que les Mectons se jettent sur le Nutella, le téléphone me joue un air de Verdi. J’entre alors en communication avec une charmante commerciale qui me propose de traiter ma charpente. Je lui réponds que je suis suffisamment bien charpenté, mais qu’elle peut venir vérifier si l’envie lui prend, de préférence quand ma femme n’est pas là. Nous nous quittons en bons termes. Le Mecton me saute dessus, la bouche et les mains enduites d’une couche marron qui était bien plus appétissante dans le pot, avant usage. J’envoie le lascar se récurer avant de se plonger dans les devoirs. Il est de retour alors que je viens de m’affaler dans le canapé.
    — Monsieur Mecton, je vais te raconter une histoire, qui date de mes années de fac. J’avais une copine, pas très fute-fute…
    — Ça veut dire quoi ?
    — Pas très futée, si tu préfères. Un jour, je l’emmène à la plage, à l’Espiguette, en compagnie d’une bande de copains. Il y avait Jibé, Jief, Zib, et quelques autres. Nous étions allongés sur le sable, à discuter et rigoler, et elle, elle dit : « Tu viens te baigner ? ». Je lui réponds d’aller sans moi, et je reste avec mes copains, à rigoler et mater les maillots de filles. Elle se pointe dix minutes plus tard : « Tu viens te baigner ? ». « Non, je reste encore un peu sur le sable ». Alors elle y retourne. Et revient encore dix minutes plus tard, pour m’entraîner à la flotte. Ce petit manège dure un bon moment. Quand elle me demande pour la dixième fois si je vais me baigner avec elle, je commence à m’énerver, et je lui dis « Allez, casse-toi maintenant ». Du coup elle prend ses cliques et ses claques, et je ne l’ai plus jamais revue. J’espère qu’elle a fait du stop pour rentrer, car il y a bien une centaine de kilomètres entre l’Espiguette et Uzès.
    — Papa, elle est chouette, ton histoire, mais je ne vois pas quelle moralité je peux en tirer.
    — Pourtant c’est simple : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse. Je croyais que tu trouverais tout seul.
    — Papa, c’est nul !

  • extrait : la faim justifie qu'on mange des merles

    Michèle et moi sommes à mi-parcours de notre stage de survie aux Églantines, unité de soins, fleuron du sixième secteur. Nous nous sentons déjà plus forts, et savons que si nous en sortons sains et saufs, plus rien ne pourra nous briser. C’est donc avec fierté que nous endurons les épreuves. Notre principale tâche est de comprendre les pathologies mentales en observant les vingt patients de l’unité, et pour cela, nous disposons d’un atout essentiel : l’équipe nous laisse dialoguer entre nous, et surtout, avec chaque malade. Nous pensons que c’est un signe de faiblesse de leur part, mais nous profitons sans scrupule de cette opportunité.
    La patiente la plus intéressante est Marcelle. C’est aussi la plus gentille. Mon premier contact avec elle s’est soldé par une esquive, in extremis, de son pied gauche lancé en direction de mes attributs reproducteurs, dans un mouvement circulaire que les karatekas nomment Mawashi Geri. Depuis, nous nous entendons à merveille, ce qui m’a permis de travailler mes réflexes au fil des jours. Grâce à Marcelle, j’ai pu cette année me qualifier pour le championnat de France de kung-fu. J’ai, en effet, abandonné provisoirement le judo, car la ville de Dole ne comporte, aujourd’hui, aucun habitant susceptible de m’apprendre le kata du troisième dan.
    Marcelle pense que les faux époux Thurenge sont planqués aux Églantines, bénéficiant de la complicité du docteur Livingstone. Par ailleurs, elle ne comprend pas pourquoi, lorsqu’elle allume sa radio, tous les speakers dégoisent sur sa vie privée. Gilbert a proposé sa théorie. Les ondes cérébrales de Marcelle seraient en phase avec la fréquence de RTL, d’où une fuite probable d’informations mettant en péril son intimité la plus profonde.
    Gilbert est l’intellectuel du service. Il dépense ses journées en conjectures sur les grands principes de l’astronomie et de la physique nucléaire. La semaine dernière, il a démontré que le barrage de Vouglans délivrait dix-huit gigawatts par heure, soit un milliardième de milliardième de l’énergie émise par alpha du Centaure en une seconde. Malheureusement, l’auditoire s’est montré, soit peu convaincu, soit peu passionné par la performance de Gilbert, que ce soit dans les rangs de patients ou de l’équipe soignante. Seul le médecin-chef a montré quelque intérêt à l’affaire en octroyant à Gilbert cinquante gouttes de butixol supplémentaires, ce qui représente une belle récompense. Le butixol est une merveille de la technologie occidentale, apte à foudroyer tout neurone récalcitrant. On l’emploie également comme herbicide dans les jardins potagers, ainsi que pour éliminer toute trace de rouille sur un vieux portail métallique.

  • extrait : la faim justifie qu'on mange des merles

    La mission de Madame Legnouf, la surveillante, consiste à créer un rempart infranchissable entre le docteur Livingstone et le reste de l’équipe. Ainsi, en son absence, elle devient Dieu tout-puissant, ce qui correspond au grade le plus élevé après celui de médecin-chef. Sa méthode de travail s’inspire d’un dicton populaire qui s’est largement vérifié au fil des siècles : qui aime bien châtie bien. Madame Legnouf aime beaucoup son équipe.
    Vient ensuite l’équipe infirmière. Le rôle de chaque infirmier consiste à errer de pièces en couloirs afin de compter les patients, tout en évitant de croiser un collègue. Mais la règle d’or concerne la formation des élèves infirmiers. Un principe de base : ne les aider sous aucun prétexte. En effet, un infirmier en psychiatrie est un étranger en terre hostile. Il doit survivre en toute situation, défendre sa peau à toute minute, et se méfier de son prochain comme de lui-même. Toute aide extérieure peut l’affaiblir, et cette dure loi doit être assimilée dès le début de la formation. D’ailleurs, tout infirmier surpris à aider un élève se voit immédiatement puni par Dieu tout-puissant, et le sixième secteur tout entier, dans une cohésion irréductible, contemple avec le plus grand des mépris le premier et le troisième secteurs dont les membres osent pactiser avec les élèves, au point de leur enseigner les secrets le mieux gardés de la profession : injections, prises de sang, conduites d’entretien, relation soignant-soigné. Un véritable scandale !

  • extrait: la faim justifie...

    Au pied de ma voiture, un clochard me tend la main en forme de coupelle. Mon petit ange gardien me souffle à l’oreille que le moment est venu d’accomplir une bonne action. Je fouille désespérément dans mes poches, à la recherche d’une pièce ou deux. Voyant mon embarras, l’hirsute vient à ma rescousse.
    — Vous pouvez payer en Monéo, si vous n’avez pas de monnaie.
    — Pardon ? vous acceptez les transactions en Monéo ?
    — Il faut bien s’adapter à l’évolution de la vie, mon brave monsieur. Sinon, c’est le métier qui est appelé à disparaître. Songez que dans la conjoncture économique actuelle, au vu de la place grandissante des transactions électroniques dans notre quotidien, la majorité des passants n’ont plus de liquide sur eux. Tenez, me dit-il en sortant son terminal, insérez votre carte ici et tapez le montant que vous êtes disposé à m’octroyer. Je vous donnerai un reçu que vous pourrez déduire de votre déclaration d’impôts, à la rubrique BF de la page 3. À noter que si vous remplissez votre déclaration sur Internet, vous bénéficiez d’un crédit d’impôt de vingt euros…
    Je m’empresse de sauter dans mon véhicule, après avoir conclu la transaction, et je démarre en trombe, ou sur les casquettes de roue (rayez la mention inutile), tandis que mon interlocuteur termine son allocution.
    — … au paragraphe 3, alinéa 2, vous remarquerez que le crédit d’impôt s’applique à toute personne ayant entrepris des travaux listés dans la loi de finance du…

  • extrait de mon 2e roman: la faim justifie qu'on mange des merles

    — Maintenant, tou vas mé dire qui c’est, cette « l’Amie » ! hurle Monica dans mes trompes* .
    — Tu me cherches, la grosse ? Répond une voix derrière elle.
    Monica s’écarte en opérant un demi-tour avec la grâce d’une danseuse du Bolchoï, dévoilant un visage ivre de colère** . Ce visage ne m’est pas inconnu, mais sur l’instant, il m’est difficile d’y coller un nom.
    — Alors c’est toi l’Amie ! Jé vais té crever, pouffiasse !

    Monica arme son poing mais l’amie est prompte comme la religieuse*** et lui place un bel uppercut à la pointe du menton. Le coup porte à moitié car Monica a esquivé et réplique par un direct au foie. L’amie penche vers l’avant, le souffle coupé, et en profite pour asséner un formidable coup de boule qui fait éclater l’arcade sourcilière de Monica.

    La suite devient difficile à suivre, aussi j’enclenche illico le ralenti. L’amie met en œuvre son célèbre jeu de jambes qui décontenance son adversaire, et place coup sur coup trois bourre-pifs avec une précision diabolique. Monica encaisse et envoie brusquement son genou en avant en direction de l’entrejambe de l’Amie, qui sursaute de douleur et contre-attaque par un mawashi geri qui cueille Monica sur le côté de la mâchoire.

    Mais voilà que, retournement de situation, quatre Mectons surgissent du néant. Deux d’entre eux sont habillés façon BCBG et se jettent sur Monica, l’un s’agrippant à sa longue chevelure, l’autre mordant, avec une superbe dentition rehaussée d’un appareil d’orthodontie, dans le mollet gauche de la belle italienne. Les deux autres mectons, sortis tout droit d’un clip de hard rock, blouson noir et rangers aux pieds, entreprennent de savater, à la régulière, l’Amie tandis qu’elle marque un temps d’arrêt dû à la surprise.

    Monica a réussi à empoigner la cheville du petit Mecton BCBG et le fait tournoyer au-dessus de la tête avant le lâcher pour un vol orbital de quatre secondes et demie. Sa sœur entreprend de le venger en appliquant, comme à l’école, le coup du bélier dans l’estomac, tout en remerciant sa prof d’éducation physique pour son enseignement. Les deux Mectons gothiques poussent alors un hurlement rappelant le cri du gorille de Tanzanie, et se ruent de conserve sur leurs congénères pour une baston en bonne et due forme. Je vois sortir des poches, successivement, un nunchaku, deux cutters, une lime à ongle et une bombe lacrymogène.

    Soudain, tout s’éclaire en moi. Je réalise que je suis le seul à pouvoir stopper cette boucherie. Je me mets à hurler, gesticuler, supplier pour que le combat cesse. Peine perdue ! Monica tourne la tête vers moi, esquivant de ce fait un atemi de l’Amie, et me lance :
    — Tou dois faire oune choix, Doucon !
    — Parfaitement, abruti ! Renchérit l’Amie, en imprimant la semelle de sa chaussure à talon sur la joue de son ennemie jurée. Tout ça, c’est de ta faute !
    Je suis sur les genoux. Ma bouche s’est ouverte mais mon gosier refuse de laisser le passage au moindre mot. Il me faut vingt secondes pour pouvoir enfin articuler :
    — Mais comment ?
    — Tou as deux vies, et c’est oune dé trop !
    — Tu as encore fait le con, l’Ami ! Il faut que tu répares, et vite !

    J’ai deux vies. Mais oui, j’ai deux vies. Mais comment est-ce arrivé ? Je me souviens parfaitement d’avoir vécu des moments inoubliables avec l’Amie, et pourtant, je les avais oubliés. Comment ai-je pu effacer de ma vie cette bohémienne qui tournoyait autour d’un feu de bois, entraînée par la musique des Gipsy Kings, qui m’accueillait à l’intérieur de sa roulotte tandis que le propriétaire des lieux essayait de me plomber à coup de chevrotine ? Comment ai-je pu occulter que deux aliens ont poussé subitement dans son ventre avant de débarquer dans la maison, transformant irrémédiablement ma vie en une sarabande effrénée ? Mais surtout, comment ai-je pu, dans le même temps, vivre une si belle aventure avec Monica, grimper en sa compagnie les marches de la gloire littéraire tandis qu’elle conquisait**** le monde du cinéma ? Non, je n’ai pas pu vivre tout cela en même temps. Il me faut trouver la clef de tout cet imbroglio, me dis-je en aparté, tandis que devant moi, les hostilités reprennent de plus moche.
    — Reviens vers moi, me chuchote une voix espiègle à l’oreille.




    * D’eustache, faut-il le préciser ?
    ** Célèbre AOC poitevin obtenu par fermentation des raisins de la colère.
    *** J’ai peut-être confondu avec une autre pâtisserie, étourdi comme je le suis ces derniers temps.
    **** Du verbe conquir, adopté à l’unanimité par l’Académie Française, pas plus tard que la semaine dernière. Très facile à conjuguer, contrairement à celui qu’il remplace. Ça va faire plaisir aux rappeurs.

  • extrait de mon 2e roman: la faim justifie qu'on mange des merles

    un petit extrait du chapitre 9


    A noter que récemment, j'ai été stupéfait en entendant à la radio (rire et chansons), un sketch de Sélig reprenant quelques idées de ce texte. Je jure que je n'ai pas plagié Sélig (d'ailleurs, j'ai déposé mon roman pour protection juridique à l'automne dernier), et je ne vois pas comment lui aurait pu me plagier. Il faut en conclure que nous avons eu les mêmes idées.

    voici l'extrait:



    Le trajet de retour est franchement sinistre. Moi, je ne suis pas franchement bavard, et Monica fait la gueule sur le siège passager. La radio nous annonce que les girondins de Bordeaux ont battu les Bordelais de la Gironde par trois buts partout. Je n’ai jamais rien compris à la philosophie du football. Je me demande même si c’est vraiment un sport, ou si l’on a inventé ce concept pour remplacer les jeux du cirque. Panem et circenses, comme l’aurait souligné ma professeur de Latin.
    Le visage de Monica se déride légèrement lorsque nous parvenons à hauteur de Villiers sur Marne.
    — Arrête-toi chez Ikéo, j’ai envie dé faire oune peu dé lèche-vitrine.
    — Tu es sérieuse ? Nous avons les moyens de nous payer du chêne massif, et tu veux aller chez Ikéo ?
    — Et pourquoi pas ?
    — C’est parce que Hugues Aufray leur fait de la pub dans sa chanson?
    — Hugues Aufray ? Je ne vois pas de quoi tu parles.
    — Laisse tomber.
    Je subodore une punition à peine masquée. La visite d’un magasin Ikéo est un véritable supplice pour le mari de la ménagère de moins de cinquante ans. Ikéo est la version moderne du conte du petit Poucet. Chaque magasin est conçu comme un gigantesque labyrinthe d’où l’on n’est jamais sûr de ressortir. Il n’est pas rare de buter sur le squelette d’un client oublié, entre deux salles de bains, ou sous un sommier à lattes. La boussole n’est d’aucun secours, pas plus que les sacs de gravillons. Les employés du magasin passent le balai tous les quarts d’heure, entraînant dans l’oubli toute tentative de marquage de l’itinéraire. La plupart de ces employés sont d’ailleurs d’anciens clients, récupérés le soir par la voiture balai. On leur propose alors un contrat léonin qui leur assure le gîte et le couvert, assortis d’un espoir de libération au terme de quelques années d’esclavage.
    Paradoxalement, les femmes, qui d’ordinaire butent sur la simple lecture d’une carte routière, sont parfaitement dans leur élément chez Ikéo. On les voit tracer la route sans hésitation, le nez au vent, flairant la bonne affaire du jour. Derrière, le mari, dépité et passif, se contente de suivre sa moitié en veillant à ne jamais la perdre de vue. Ikéo est d’ailleurs le lieu privilégié pour s’épargner une procédure de divorce.
    Monica ne fait pas exception à la règle. J’ai un mal fou à lui emboîter le pas. Mon GPS de poche ne reconnaît pas le magasin et se contente de m’informer que les satellites ne sont pas visibles. Je subodore un système de brouillage, d’autant plus que mon téléphone mobile a lui aussi déclaré forfait. Il est des jours où l’on se sent seul au monde dans un océan d’indifférence. Je croise un vieil employé d’origine maghrébine occupé à ramasser des petits cailloux dans l’allée. Trois secondes me sont nécessaires avant de pousser un cri perçant.
    — Ben Barka !
    — Ta gueule, me chuchote-t-il, il me reste une semaine à tirer. Casse-toi de là ! Zid ! Zid !
    J’obtempère et m’apprête à reprendre la route, quand je réalise que Monica a disparu de mon champ de vision. L’univers s’effondre autour de moi, et le sol se met à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’un sablier. Me voilà piquant un sprint dans le couloir, renversant trois fauteuils de bureau, un ordinateur en plastique et m’affalant sur une literie Grötås. Je me relève prestement et m’accroche au bras d’un vendeur.
    — Avez-vous vu passer une actrice italienne, voici trente secondes à peine ?
    — Oui, elle a pris la troisième à gauche, puis la deuxième à droite, me répond-il affablement. Bonne chance, ça ne va pas être facile de la rattraper.
    — Je vous connais, vous ! vous êtes Éric Tabarly !
    — Chut ! Vous ne m’avez pas vu !
    Nouveau sprint dans les allées, un coup à gauche, un coup à droite. J’entr’aperçois mon épouse près d’un vendeur de canapés qui ressemble à s’y méprendre au père d’Alain Colas. Je la rejoins en soufflant comme un taureau autour d’une piscine gonflable. Un couple est en pleine négociation avec le vendeur. J’entraîne Monica un peu plus loin.
    — C’est bon, on peut partir, maintenant ?
    — Okay, Pinocchio mio, on s’en va.
    — Ouf !
    — Les gens sont bizarres, tou sais ? tou as entendou lé couple devant nous ? Ils voulaient acheter oun canapé en phacochère. Jé croyais que c’était oune espèce protégée…
    — Monica, ils cherchaient un canapé pas trop cher ! fais-je simplement en ouvrant la portière de la Porsche. Tu devrais vraiment travailler ton français.

  • C'est au pied du mur qu'on mange des merles, suite (encore) du chapitre 2

    Le type en blouse blanche, les cheveux blancs et l’air ahuri s’appelle Spritz. C’est mon chef. Tout le monde n’ayant pas la capacité de suivre l’école des cadres, c’est tout naturellement par l’ancienneté qu’il est devenu surveillant. Aussi, il ne faut pas lui demander l’impossible. Quand le carrelage a vu passer la serpillière, et quand le planning mensuel est équilibré, Spritz peut dormir tranquille, et toute l’équipe également. Spritz n’est pas méchant, mais un ahuri est toujours imprévisible, surtout lorsqu’on lui confie une responsabilité. Un conseil : si vous avez une bonne idée pour faire évoluer le service, confiez-la à Spritz, il saura trouver le placard où votre idée révolutionnaire pourra mûrir tel un bon vin de garde. Lorsqu’il sera parti à la retraite, il sera temps de la sortir et de la dépoussiérer.

    À côté de Spritz, vous trouverez Adolf. C’est le petit brun moustachu. Adolf est le poisson-pilote de Spritz, sauf quand Spritz est absent. Alors Adolf devient d’office chef par intérim. Il notera tous les évènements de la journée pour son rapport au chef, dès le retour de celui-ci.

    Le dernier collègue présent, ce jour, est Norbert. Norbert est capable de perdre trente kilos en une semaine, à raison de quinze kilomètres à pied tous les jours, une salade à midi, une soupe le soir. Il est capable également de prendre trente kilos la semaine suivante, à raison de six croissants le matin, un litre de crème glacée Movenpick à seize heures, et deux repas par jour qui suffiraient à nourrir la ville de Mogadiscio en cas de famine. Quand il ne mange pas, Norbert produit des œuvres d’art, si d’aventure vous lui confiez trois planches et un pot de vernis.

    Tout ce petit monde est déjà en place et parlemente avec l’équipe du matin, lorsque je fais irruption à treize heures dans le bureau infirmier. La relève est une véritable épreuve pour moi, car les transmissions s’effectuent moitié en français, moitié en patois local.

    Je m’informe des nouvelles de la matinée.
    — All ist calme, ach so (traduction : nous ne déplorons aucun incident en provenance de la salle commune, aussi nous pouvons vous laisser les clefs de la maison, le cœur léger).
    — Abdel a écrit une lettre à ses parents pour prendre de leurs nouvelles. Il en a profité pour réclamer un radiocassette de marque AIWA.
    — On devrait lui conseiller de réclamer une autre marque. Je suis sûr que ses parents ont du mal à trouver celle-ci, cela explique qu’ils ne lui envoient rien.
    — Ach, ne lui donne pas de mauvaises idées, s’écrie Spritz. Laisse-le écrire ce qu’il a envie.
    — Sinon, Jauni n’a pas arrêté de nous harzeler. Ach, nixt gutt !
    Jauni est un pilier du service. Trente ans passés à fumer des gitanes maïs, ça laisse des traces jaunes sur les doigts, les dents et sur sa peau parcheminée. Et comme il court après toute l’équipe en clamant : « J’ai une idée ! Ecoute, j’ai une idée ! », tout le monde a fini par lui coller le sobriquet de Jauni à l’idée.

  • la faim justifie qu'on mange des merles, suite du chapitre 2

    suite du chapitre 2




    En attendant, le devoir m’appelle. Le devoir s’appelle UMD, ou unité pour malades difficiles. En clair, tous les patients de psychiatrie qui se plaignent que la bouffe est mauvaise finissent leurs jours dans le service où je travaille. Je soigne également de charmantes personnes qui ont eu la malencontreuse idée de trucider un proche : un père, une mère, voire les deux, ou bien un chien, un commerçant. Monsieur le boucher, votre rôti n’était pas tendre ! Et Pan ! Quelquefois l’acte est plus insignifiant. Évitez, si vous êtes soigné en psychiatrie, de renverser la moto du médecin-chef. Il vaut mieux frapper une infirmière. À titre indicatif, voici l’échelle des sanctions en psychiatrie adulte :
    1- Insulte envers le personnel paramédical : simple remontrance du type : « Tss…C’est pas bien ! »
    2- Menace sur le personnel paramédical : remontrance plus appuyée : « Tss tss…C’est vraiment pas sympa ! »
    3- Coups et blessures sur personnel paramédical : grosse remontrance suivie d’une injection pour vous apaiser. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela permet d’enrichir l’industrie pharmaceutique, et indirectement, le médecin-chef qui reçoit des cadeaux de la part des laboratoires.
    4- Mouvement d’humeur sur la moto du médecin-chef : vous allez tout droit en UMD, sans passer par la case départ, pour une durée minimale de six mois renouvelable par tacite reconduction, sauf avis circonstancié d’une commission composée de médecins-chefs.

    L’UMD est ce grand bâtiment qui se dresse devant vous. Détrompez-vous, ce n’est pas une prison. Les barbelés, au-dessus du mur d’enceinte, ne sont là que pour rassurer les patients, qui savent, de ce fait, qu’ils ne peuvent être dangereux qu’à l’intérieur de l’unité.

    Les deux personnes, à l’intérieur du sas, qui ne répondent pas quand on leur dit bonjour, sont le surveillant et le portier. Longtemps, je me suis demandé s’ils partageaient ma langue maternelle. En fait, ils sont bilingues. Après avoir été colonisés tour à tour par : Jules César, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, Bismarck, Raymond Poincaré, le gentil Adolf et le général De Gaulle , ils ont fini par ne plus savoir à qui leur terre appartenait, et, depuis, entretiennent une méfiance de tous les instants envers toute personne nouvellement installée dans la région. Ce qui est mon cas. J’en ai pris mon parti, et ai renoncé à ce qu’on me salue à chacun de mes passages.
    Le sas est le lieu où sont entreposées les clefs de chaque soignant. La plus imposante est une énorme clef de fer qui ouvre la plupart des portes métalliques, munies de verres incassables. Incassables, sauf quand le patient se nomme Abdel. Avec Abdel, le verre se fait la belle.

    Abdel est la personne la plus sympathique que je connaisse. Son passe-temps favori consiste à écrire à sa famille, pour demander des nouvelles, et accessoirement réclamer un radiocassette de marque AIWA.

  • C'est au pied du mur qu'on mange des merles

    un petit aperçu de mon 2e roman, pas encore édité.

    2e chapitre


    Depuis quelque temps, l’Amie se met à ressembler à Alfred Hitchcock. Surtout de profil. J’aurais toutes les peines du monde à le lui reprocher, car j’avoue que j’ai participé à sa métamorphose. Je me surprends même à penser que, quelques mois auparavant, j’aurais détesté vivre avec Hitchcock, et aujourd’hui je lui trouve un certain charme. Du moins, je dois reconnaître que les rondeurs de l’Amie entretiennent ma confusion. Cela fait sept mois que cette mutante a choisi d’effectuer sa transformation au sein du foyer, et je me demande quand cela va s’arrêter. La nuit, les couvertures du lit se transforment en chapiteau dès qu’elle s’endort sur le dos, provoquant un courant d’air de part et d’autre de son ventre. J’aligne rhume sur rhume. Nous avons consulté le corps médical, non pour mes rhinites, mais pour en savoir plus sur ce phénomène étrange qui touche ma tendre et douce. La dame en blouse blanche, après avoir barbouillé le ventre de l’Amie de miel ou d’une substance de même texture, nous a simplement conseillé de tricoter en rose. Les médecins ont de bien étranges rituels, hérités, l’on dirait, de la culture vaudou ou du chamanisme. Dire que la sécurité sociale rembourse ce genre de pratique ! Si seulement ils savaient !

    Quoi qu’il en soit, il paraît que la situation n’est pas grave. Dans deux mois, cela devrait prendre fin. J’ai quand même un doute, car je ne compte pas le nombre de charlatans que j’ai croisés depuis que je fréquente les hôpitaux. Ce qui m’inquiète le plus, c’est cette activité anormale dans le ventre de l’Amie. Il suffit que j’y pose mes paumes pour provoquer une réaction agressive de l’intérieur. Ça me fait peur. J’ai revu Alien récemment, et je ne suis pas loin de cauchemarder, certaines nuits. Hier matin, j’ai concocté un questionnaire à l’attention de ma tendre partenaire :

    As-tu posé le pied, ces derniers mois, sur une planète inconnue ?
    T’es-tu approchée d’un œuf marron et gros comme celui d’une autruche ?
    As-tu déjà joué dans un film de Ridley Scott ?

    J’hésite à le lui soumettre. J’ai trop peur de la vexer, mais il faut que je sache ! Je vais attendre le bon moment, peut-être lorsqu’elle sera dans un demi-sommeil.

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