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extrait de mon 2e roman: la faim justifie qu'on mange des merles

un petit extrait du chapitre 9


A noter que récemment, j'ai été stupéfait en entendant à la radio (rire et chansons), un sketch de Sélig reprenant quelques idées de ce texte. Je jure que je n'ai pas plagié Sélig (d'ailleurs, j'ai déposé mon roman pour protection juridique à l'automne dernier), et je ne vois pas comment lui aurait pu me plagier. Il faut en conclure que nous avons eu les mêmes idées.

voici l'extrait:



Le trajet de retour est franchement sinistre. Moi, je ne suis pas franchement bavard, et Monica fait la gueule sur le siège passager. La radio nous annonce que les girondins de Bordeaux ont battu les Bordelais de la Gironde par trois buts partout. Je n’ai jamais rien compris à la philosophie du football. Je me demande même si c’est vraiment un sport, ou si l’on a inventé ce concept pour remplacer les jeux du cirque. Panem et circenses, comme l’aurait souligné ma professeur de Latin.
Le visage de Monica se déride légèrement lorsque nous parvenons à hauteur de Villiers sur Marne.
— Arrête-toi chez Ikéo, j’ai envie dé faire oune peu dé lèche-vitrine.
— Tu es sérieuse ? Nous avons les moyens de nous payer du chêne massif, et tu veux aller chez Ikéo ?
— Et pourquoi pas ?
— C’est parce que Hugues Aufray leur fait de la pub dans sa chanson?
— Hugues Aufray ? Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Laisse tomber.
Je subodore une punition à peine masquée. La visite d’un magasin Ikéo est un véritable supplice pour le mari de la ménagère de moins de cinquante ans. Ikéo est la version moderne du conte du petit Poucet. Chaque magasin est conçu comme un gigantesque labyrinthe d’où l’on n’est jamais sûr de ressortir. Il n’est pas rare de buter sur le squelette d’un client oublié, entre deux salles de bains, ou sous un sommier à lattes. La boussole n’est d’aucun secours, pas plus que les sacs de gravillons. Les employés du magasin passent le balai tous les quarts d’heure, entraînant dans l’oubli toute tentative de marquage de l’itinéraire. La plupart de ces employés sont d’ailleurs d’anciens clients, récupérés le soir par la voiture balai. On leur propose alors un contrat léonin qui leur assure le gîte et le couvert, assortis d’un espoir de libération au terme de quelques années d’esclavage.
Paradoxalement, les femmes, qui d’ordinaire butent sur la simple lecture d’une carte routière, sont parfaitement dans leur élément chez Ikéo. On les voit tracer la route sans hésitation, le nez au vent, flairant la bonne affaire du jour. Derrière, le mari, dépité et passif, se contente de suivre sa moitié en veillant à ne jamais la perdre de vue. Ikéo est d’ailleurs le lieu privilégié pour s’épargner une procédure de divorce.
Monica ne fait pas exception à la règle. J’ai un mal fou à lui emboîter le pas. Mon GPS de poche ne reconnaît pas le magasin et se contente de m’informer que les satellites ne sont pas visibles. Je subodore un système de brouillage, d’autant plus que mon téléphone mobile a lui aussi déclaré forfait. Il est des jours où l’on se sent seul au monde dans un océan d’indifférence. Je croise un vieil employé d’origine maghrébine occupé à ramasser des petits cailloux dans l’allée. Trois secondes me sont nécessaires avant de pousser un cri perçant.
— Ben Barka !
— Ta gueule, me chuchote-t-il, il me reste une semaine à tirer. Casse-toi de là ! Zid ! Zid !
J’obtempère et m’apprête à reprendre la route, quand je réalise que Monica a disparu de mon champ de vision. L’univers s’effondre autour de moi, et le sol se met à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’un sablier. Me voilà piquant un sprint dans le couloir, renversant trois fauteuils de bureau, un ordinateur en plastique et m’affalant sur une literie Grötås. Je me relève prestement et m’accroche au bras d’un vendeur.
— Avez-vous vu passer une actrice italienne, voici trente secondes à peine ?
— Oui, elle a pris la troisième à gauche, puis la deuxième à droite, me répond-il affablement. Bonne chance, ça ne va pas être facile de la rattraper.
— Je vous connais, vous ! vous êtes Éric Tabarly !
— Chut ! Vous ne m’avez pas vu !
Nouveau sprint dans les allées, un coup à gauche, un coup à droite. J’entr’aperçois mon épouse près d’un vendeur de canapés qui ressemble à s’y méprendre au père d’Alain Colas. Je la rejoins en soufflant comme un taureau autour d’une piscine gonflable. Un couple est en pleine négociation avec le vendeur. J’entraîne Monica un peu plus loin.
— C’est bon, on peut partir, maintenant ?
— Okay, Pinocchio mio, on s’en va.
— Ouf !
— Les gens sont bizarres, tou sais ? tou as entendou lé couple devant nous ? Ils voulaient acheter oun canapé en phacochère. Jé croyais que c’était oune espèce protégée…
— Monica, ils cherchaient un canapé pas trop cher ! fais-je simplement en ouvrant la portière de la Porsche. Tu devrais vraiment travailler ton français.

Commentaires

  • Tu m'éclates. Enfin, ce que tu écris m'éclate. De plein de trucs. Continue !

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