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  • Salon du livre

    LEs 9 et 10 février, je serai présent au salon du livre de Soisy-Bouy (77), aux côtés de mes liaisons presque dangereuses.
    toutes les infos sont sur:
    http://butinage.free.fr

  • commentaires positifs

    bonjour à tous
    les commentaires arrivent au compte-goutte, sur Amazon, mais ils sont tous très élogieux. Merci. Cela me donne confiance. Les liaisons presque dangereuses rencontrent un petit succès qui, je l'espère, deviendra grand.
    dans une semaine, je connaîtrai les chiffres des ventes en ligne.

  • réactions des lecteurs

    Après une courte rupture de stock sur Amazon, les liaisons presque dangereuses sont à nouveau disponibles. Je reçois quotidiennement des mails de lecteurs qui viennent de recevoir leur exemplaire, et qui aiment les premiers chapitres. C'est très encourageant et je les en remercie.
    Luc

  • 99 visites

    99 visites en moins de 24 heures... merci à tous pour vos visites et votre participation
    Luc

  • Heureux que ce blog prenne vie

    Bonjour à tous.
    A peine ce blog est-il créé, que les premiers commentaires arrivent. Merci. Et merci aussi pour l'humour dont vous faites preuve, dans le choix de vos pseudos et dans le contenu de vos posts. Allez-y, lâchez-vous, amusez-vous...
    Le roman est publié depuis Noël, et déjà 80 lecteurs sont recensés. C'est un grand bonheur pour moi. A bientôt. Luc

  • chapitre 1

    Chapitre 1


    Ce matin, je suis le roi des félins. Pas le sprinter qui s’élance dans la savane ; plutôt celui qui baille au risque de se luxer la mandibule, et roule sur lui-même parce qu’il n’a rien d’autre à faire de ses journées. Moi, je sais quoi faire de mes journées, à commencer par dormir. Mais les tourterelles qui ont élu domicile, depuis six ans, sur le fil électrique en face de la fenêtre de ma chambre, ont visiblement d’autres projets pour moi ce matin. Comme d’ailleurs tous les matins. Il existe, dans mon jardin, un complot tourterélien (à défaut de dilemme cornélien) visant à me priver d’une partie de mon sommeil. J’en ai parlé à mon psy, qui semble, quant à lui, minimiser la gravité de la situation.
    Mon index tâtonne à la recherche du bouton marche-arrêt du radio-réveil. Un petit clic, et je ne suis plus seul au monde.
    —France info sport : La commission d’enquête de la FIFA vient de rendre ses conclusions sur l’affaire du coup de boule de Zinédine Zidane. Le joueur français aurait déclaré à ladite commission, à propos de son adversaire italien : « il m’a dit que j’avais un zizi d’âne ». Notre héros national ayant refusé, par la suite, de se soumettre à une expertise médicale, nous ne sommes pas en mesure de confirmer ou d’infirmer l’information…
    N’ayant que peu d’intérêt pour les ragots mondains, je tourne la molette de recherche de stations, et me voilà débarqué sur France culture.
    —Hubert Reeves, bonjour. Vous venez de clore une étude de quinze ans consacrée à la formation des trous noirs. Pouvez-vous, en deux mots, nous faire part de vos conclusions ?
    —En deux mots ? Oui… je dirais que… c’est troublant.
    —Troublant ? C’est tout ?
    — Oui, troublant.
    —Merci, Hubert Reeves.
    Un petit tour de molette me met enfin de la mélodie dans les oreilles. Élodie Frigo nous laisse à penser qu’il se passe des choses sous la ceinture. Le texte est signé Benjamin Bioman. Encore un auteur inspiré par sa propre montée de sève. Le plaisir est toutefois communicatif, et il n’en faut pas plus pour me pousser hors du lit. Je risque un pied sur le tapis angora dont une chèvre des plateaux afghans m’a fourni la matière première. Je ne sais quel abruti a cru bon de transformer ma maison en manège de fête foraine, tant et si bien que la force centrifuge me décolle du lit et me plaque contre le mur de droite. Peut-être n’est-ce qu’une impression. Toujours est-il que la station debout m’est subitement pénible.
    Malgré la brume matinale qui règne dans ma salle de bain, je ne puis m’empêcher de sursauter en découvrant le salopard qui me dévisage, l’air patibulaire. Je pensais être seul à la maison ce matin, mais Il faut croire que l'Amie a fait entrer un étranger durant mon sommeil. Pas forcément un individu recommandable, de ceux qu’on aime inviter à la réception annuelle de la sous-préfecture de Seine-et-Marne. Celui-là serait plutôt originaire des bas-fonds de la plus proche banlieue. Regard torve, sourcils en broussaille, coiffure façon Desireless psychédélique et barbe naissante style hérisson adepte du piercing. Lorsque, au bout de trente secondes d’un examen approfondi, je réalise que ce boucanier n’est autre que mon reflet dans le miroir, je prends le parti de m’effondrer sur le rebord de la baignoire et de déprimer, au moins trois bonnes minutes. Je finis par me ressaisir et remercie l'Amie qui m’aime aveuglément, tout comme Esmeralda aimait la bestialité de Quasimodo.
    Une décision capitale est prise d’emblée : la matinée va débuter par trente secondes d’apnée dans le lavabo. Cette merveille de la technologie, signée Leroy-Merlin, digne héritier d’enchanteurs depuis 672 après JC, se pare de vertus magiques dont la moins spectaculaire est de transformer un monstre éructant et hirsute en un gentleman de la haute société, le tout en une simple opération aquatique que Jean-Baptiste n’eût pas reniée en son temps. Le miracle n’a toutefois pas lieu tous les jours, si j’en juge l’image que me renvoie le miroir. L’abominable homme des salles de bains est toujours là, et mouillé, de surcroît.
    La situation exige alors une mesure d’urgence. Je me saisis de mon nouveau rasoir PARKINSON à dix-huit lames. Je ne comprends pas cette surenchère de marketing. Mon ancien rasoir à seize lames était déjà très efficace, et si ce n’était cette obsession de l'Amie pour que j’aie une peau de bébé, je m’en serais bien contenté quelques années supplémentaires. Quatre coups de rabot sur mes joues me confortent dans l’idée que tout espoir est perdu pour aujourd’hui.
    Tant pis pour la beauté extérieure, celle pour laquelle je suis impuissant à changer le cours des choses. Je cours vers la cuisine à la vitesse d’un escargot au galop, et me prépare un breuvage magique dont la composition m’a été léguée par mes ancêtres. Quelques filaments d’une herbe miraculeuse au fond d’une tasse d’eau bouillante me redonnent la vigueur de ma jeunesse, ce qui va me permettre de me jeter, avec la rage d’un guerrier viking, sur le travail qui m’attend.
    La première tâche consiste à gagner le bureau et à m’affaler dans le fauteuil en simili cuir, qui proteste en pivotant à 180 degrés. Face à moi, se présente un engin issu, semble-t-il, de la technologie californio-écossaise et dont l’emblème représente une pomme à moitié grignotée. L’appareil comporte un écran ultra lumineux qui me fait regretter de ne pas avoir chaussé mes lunettes. Bien avant que je n’aie atteint la quarantaine, un odieux individu se prétendant ophtalmologue m’a copieusement insulté en insinuant que puisse être hypermétrope, presbyte, mais pas casse-couilles, tout de même. J’ai claqué la porte de son cabinet, mais je me suis aperçu depuis que le port de lunettes m’évitait de grosses céphalées. Je récupère donc mes binocles et subitement, les hiéroglyphes sur l’écran prennent sens. La journée peut débuter.
    Lorsque je ne ruine pas ma santé à soigner, de nuit, les adolescents en mal de vivre, je me transforme en photographe à tout faire. Et entre une excursion au travers de la jungle briarde et une séance de charme dans un studio parisien, je partage ma passion sur Internet, retouche à la volée une série de clichés à destination des banques d’images, et m’adonne à la lecture de centaines de mails dont certains me sont adressés par de mystérieux philanthropes désireux de faire mon bonheur contre mon gré. Ainsi, je ne compte plus les propositions visant à agrandir mon pénis, ni les réductions sur ces fameux comprimés bleus qui pourraient contribuer à mon épanouissement. Ce matin ne fait pas exception à la règle, et je finis par jeter une grande partie de ces messages sans même leur accorder l’attention qu’ils méritent.
    L’agence Model-Plus s’est fendue d’un message dithyrambique à l’issue de ma séance avec Mathilde, m’accordant implicitement le statut de meilleur photographe de la planète, et même de mon quartier. Cette couche de cirage, semble-t-il, n’est qu’un préalable pour me réclamer, presque en post-scriptum, une retouche sur une sélection de vingt photos. Malgré le grain de peau velouteux et sensuel de Mathilde, je serais un chic type si je daignais effacer quelques pustules, ridules et crevasses de son visage de reine des tabloïds. Je réponds, du bout des doigts, par l’affirmative, ayant conscience qu’il me faut avant tout assurer ma subsistance. Cette recherche de la perfection conduit l’industrie de la mode à fabriquer des poupées de porcelaine. Chaque page de magazine est une visite virtuelle du musée Grévin.
    Un message attire mon attention. Le site des copains de classe m’invite, comme toutes les semaines depuis maintenant deux ans, à rechercher mes potes d’enfance, en échange d’une cotisation modique. Pourquoi n’ai-je pas, comme à l’accoutumée, envoyé ce prospectus électronique rejoindre les abîmes d’un néant virtuel ? J’ai à peine le temps d’esquisser une ébauche de réflexion que je débarque, d’un clic de souris, sur le site des potes nostalgiques. Une image furtive en zigzag a traversé ma boîte crânienne d’une oreille à l’autre. Barbara, Franck et Bill. On se croirait dans un western quand j’évoque mes potes. Trente ans tout de même. Ce n’était pas à El Paso mais à Angers, célèbre pour sa douceur. Moi, j’ai surtout le souvenir de la flotte qui me tombait dessus tous les matins quand je partais à vélo pour le collège. Il faudra que je dise un mot à Ronsard. Ou Du Bellay, plutôt. Je les ai toujours confondus, mais en tout cas, je suis sûr d’avoir été roulé sur la marchandise. Heureux qui comme Ulysse s’est tapé trois kilomètres à vélo sous la pluie, deux fois par jour. Étonnez-vous si j‘ai préféré le judo à la poésie. Je suis prêt à placer un ou deux sutemi à tous les poètes qui viendront me vanter la douceur angevine. Vous êtes prévenus.
    Le grand Giuseppe vient me sortir de ma rêverie. J’ai choisi la musique de La force du destin pour que mes enfants se cultivent en entendant le téléphone sonner. Mais depuis six mois que nous avons ce nouveau téléphone multi sonnerie, ils n’ont toujours pas compris qu’ils écoutaient de la musique classique. Et pourtant, le Mecton termine sa cinquième année de guitare, tandis que la Mectonne a jeté l’éponge après six ans de piano. Il ne faut pas désespérer. Je décroche :
    — Monsieur Lucius von Lucius ?
    — Euh… oui ?
    — Pardonnez-moi de vous déranger. Je représente la société Fenêtre Sur Cour, et nous procédons en ce moment à des installations dans votre commune.
    — Oh, vraiment ? Je bredouille d’un ton dubitatif.
    — Seriez-vous intéressé par un devis gratuit pour la pose de fenêtres en PVC ?
    — Oh, mais tout à fait. Justement, je disais hier soir à ma femme que nous manquions cruellement de PVC dans la maison.
    J’en profite pour lui passer une commande pour trente-cinq fenêtres de deux mètres de haut sur vingt centimètres de large. Comme le pauvre malheureux n’a pas cette dimension dans son catalogue, je lui explique que mon architecte, grand paranoïaque, a remplacé les fenêtres par des meurtrières, ce qui est fort utile pour repousser l’ennemi, mais occasionne rhumes et angines à toute la famille du fait des nombreux courants d’air qui balaient notre manoir. Mon correspondant finit par raccrocher, dubitatif.
    Un petit lutin, que je croyais parti ad patres depuis une éternité, vient de shooter un penalty dans mes intestins. Non seulement je déteste subir des attaques surprise, mais j’aime bien savoir pourquoi. Je jette une œillade sur l’écran qui tente de me convaincre que je ne peux pas vivre sans mes vieux copains d’enfance, et le petit lutin semble vouloir corroborer l’argument publicitaire. Il a chaussé ses sabots en bois et entame une bourrée endiablée, piétinant petit et gros intestins et me laissant peu de liberté d’action. Je ne comprends pas comment il est revenu. Il y a trente ans, il avait hurlé sans discontinuer dans tout mon corps, mais j’avais tenu bon, et après deux ans de vociférations de toutes sortes et de toutes intensités, je l’avais laissé pour mort sur le bord de ma route.
    Ma décision est prise. Tout en essayant d’étrangler le petit lutin avec trente centimètres de boyaux, je mets à profit la fonction de recherche du site et tape le nom de Barbara. La petite roue du logiciel tourne, tourne, m’exhortant à la patience. Je compte les tours. Cette petite roue est consciencieuse, elle ne veut pas me décevoir et explore les moindres recoins de la base de données parce qu’elle sait que les informations de la plus haute importance sont bien planquées dans les tréfonds de la mémoire du serveur.
    Le neuvième tour de roue s’achève à mi-chemin, et une nouvelle page s’affiche. Barbara réside à Saint-Malo, a toujours le même âge que moi, malgré toutes ces années passées, a eu l’audace de faire trois enfants, et recherche activement ses copains de lycée d’Angers. Nostalgie d’une époque postérieure à notre histoire. Le sale nabot profite d’un moment d’inattention pour me balancer un shoot dans la paroi de l’estomac. Un point partout à la fin du deuxième round…
    Je continue, en me massant le ventre, la lecture de la page. Barbara est divorcée. Je ne compte pas le nombre de proches qui n’ont pas su concrétiser une union sur le long terme. L’Amie et moi passons pour des extraterrestres, et beaucoup nous demandent le secret d’une telle longévité. Je réponds souvent qu’une sorcière m’a offert en 1988 un philtre d’amour dans une bonbonne de deux cents litres, et que nous en buvons un verre tous les six mois. Quelquefois, je dois écumer les moisissures qui se forment à la surface du liquide, ou encore passer la potion au micro-ondes afin de tuer les germes pathogènes. Il arrive malgré cela que le philtre ait un goût de bouchon, et la solution radicale consiste alors à procéder à un nouvel embouteillage. Le produit retrouve ainsi sa pureté des premiers jours.
    Avant de prendre toute décision, je dois aller au bout de ma démarche. Un nouveau clic sur le bouton de recherche me permet de sonder si Franck et Bill sont enregistrés. Niet, me dit le serveur. En voilà deux que la nostalgie n’étouffe pas. Mes deux super-potes …
    Le Mecton va rentrer de l’école dans peu de temps. Je fais un saut à la cuisine, histoire de me dégourdir les jambes et inspecter le frigo, trouve deux ou trois restes qui nous conviendront à tous deux, puis, avant que la réflexion n’entrave mes mouvements, retourne cliquer sur le formulaire d’enregistrement, puis sur le bouton « envoyer un message » à Barbara.
    — Souvenir du collège... salut Barbara, un petit coucou vieux de trente ans. Si tu souhaites raviver tes souvenirs, réponds à ce message, j’ai des millions de choses à te raconter.

    Message parti. J’ai déjà honte de la platitude de mon texte. Trop tard. J’avais la possibilité de concocter une prose de pleins et déliés, et je me suis comporté comme un vieux copain moyen. Que je suis peut-être, après tout. Je me rattraperai la prochaine fois.
    — Papa ! On mange ? J’ai faim !
    Ah oui, il est onze heures quarante, le Mecton vient de rentrer de l’école. Je lui propose de finir le reste de chou-fleur, il me demande s’il peut faire une béchamel.
    — D’accord, mais à condition que tu me dises qui est l’inventeur de la béchamel.
    — C’est l’abbé Chamel, Papa, tu me l’as déjà dit cent fois !
    Mon fils est impayable ! Pas moyen de le truander. Va pour la béchamel…

  • Chapitre 2

    Chapitre 2




    Le petit Luc vivait un grand jour. Depuis plusieurs mois, il avait placé tous ses espoirs dans cette rentrée de sixième. Ses années de primaire n’avaient représenté qu’une formalité d’un point de vue technique, si ce n’est leur longueur exceptionnelle, et à ce titre le petit Luc soupçonnait l’Administration d’avoir créé spécialement pour lui des années de vingt-quatre mois composées de journées de seize heures.
    La classe de sixième était pour Luc le moment de passer enfin aux choses sérieuses. Cela faisait trois ans qu’il bavait d’admiration devant l’emploi du temps de son frère Marc, qui avait, lui, le grand honneur d’apprendre l’anglais et de changer de classe à chaque cours.
    Le petit Luc aurait voulu expédier au plus vite cette dernière année de primaire, et pour cela, avait mis les bouchées doubles, terminant deux trimestres sur trois à la première place, ce qui lui valut par deux fois les exclamations de sa mère et un regard distrait de son père sur son carnet. Cela n’avait pas accéléré le temps, bien au contraire, mais avait mis à nu un questionnement dont il passerait sa vie à chercher la solution : était-il une graine de grand homme ou un rebut de la société ? Cette question ne se formulait pas explicitement dans ce cerveau de dix ans, mais cette ébauche de quête inconsciente avait trouvé un nid pour germer, et allait par la suite conditionner tous les actes et décisions majeurs de ce petit être indéterminé. La difficulté, pour répondre à la question, était de la poser indirectement au bon interlocuteur, les deux plus qualifiés en l’occurrence se trouvant justement au sein de la famille. Mais voilà, recueillant régulièrement deux avis contradictoires, le petit Luc devait maintenant déterminer lequel de ses deux parents était dans le vrai. Il cherchait donc une réponse auprès de tiers ayant une qualification reconnue, et c’est au sein de l’Education Nationale qu’il espérait achever sa quête. Ayant un certain goût pour les tricheries en tout genre, il s’ingéniait à fléchir le verdict, année après année, vers la réponse qui le satisfaisait le plus, par un bouillonnement cérébral lui permettant de surpasser ses camarades dans la plupart des matières. Il avait depuis longtemps digéré la grammaire et l’orthographe, mais butait un peu sur les mathématiques, étant incapable d’aligner cinq divisions d’affilée du fait d’un penchant maladif pour la rêverie, les chiffres lui glissant systématiquement entre les doigts après quelques minutes de concentration. Cette rêverie permanente avait conduit sa mère à prophétiser une carrière de savant, genre professeur Nimbus, la tête dans les étoiles et l’œil collé tantôt au microscope, tantôt au télescope.
    Le petit Luc suivait depuis l’hiver l’avancement des travaux de son collège, qui serait tout juste prêt, à la rentrée scolaire, à recevoir les nouveaux élèves. À plusieurs reprises, au cours de l’année, il avait enfourché son vélo pour venir se planter devant la carcasse métallique et encourager mentalement le personnel à l’ouvrage.
    Cette rentrée scolaire était un des plus beaux jours de sa vie. La fierté d’être enfin un grand, d’être un des premiers à pénétrer ce collège expérimental flambant neuf, tout le confortait dans le sentiment de vivre une grande aventure.
    Lors de l’appel des élèves, la première personne qu’il remarqua s’appelait Barbara. Il ne la vit que de dos, mais elle était la seule de sa classe à arborer un prénom exotique, une blondeur presque scandinave, et pour couronner le tout, une démarche ondulante du type « suivez-moi jeune homme ». Il se jura de vérifier si l’endroit valait l’envers, ce qui fut fait promptement, et l’impression était bonne. Cette petite frimousse malicieuse, et ces petits yeux bleus ne pouvaient contredire la tendance générale.
    Une mauvaise nouvelle vint ternir cette journée : pas un seul de ses camarades de la petite école ne fréquentait sa classe, et très peu d’entre eux, d’ailleurs, étaient inscrits dans son collège. Il lui faudrait recréer d’autres liens, ce qui contrariait par avance sa nature plutôt timide.
    Le moment le plus fort de cette première journée fut le cours d’anglais, que Luc espérait depuis de nombreuses années. Le professeur était une jeune femme dynamique, animée par une passion qu’elle prenait plaisir à partager. Nul besoin de cahier ou de livre, tout était dans l’échange, et in english, please ; cela freinait les ardeurs du petit Luc qui avait espéré prendre trois mois d’avance dès la première semaine, comme il se plaisait à procéder pour les autres cours. Les vingt-cinq élèves apprirent, avec étonnement, qu’en Angleterre on pouvait rencontrer canards, oies, mouches, abeilles, et surtout qu’on pouvait compter jusqu’à dix.
    Au cours de cette première leçon, Luc devint Bob, François fut renommé Franck, Guillaume fut Bill, et Barbara, Sheila. Il y eut également un Peter, que tout le monde appelait Pitain, pour tenter d’imiter l’accent so british de la professeur, ce qui amusa toute la classe durant une année complète. Nous eûmes également droit à Alison, Andrew, bref, une vraie english classroom pur jus.
    Luc se trouva rapidement inclus dans un petit groupe composé entre autres de Franck, Bill, Pitain et Barbara. Cette dernière se prit soudain d’une passion pour la cardiologie, et l’on vit fleurir dans ses cahiers, des cœurs de toutes formes dans lesquels elle écrivait inlassablement des Franck de toutes les couleurs. Franck, par mimétisme, écrivait lui aussi des Barbara dans ses propres cœurs. La boucle était bouclée, et le noyau dur du groupe était né.
    Dans toutes les classes, il faut un clown de service. Franck s’était attribué le rôle et assurait la fonction avec un certain brio. Son activité principale, en dehors des cours, consistait à se moucher bruyamment dans les rideaux des salles d’étude, et la classe entière en redemandait. Quant à savoir s’il faisait semblant ou non, nul n’est allé vérifier. Franck était également l’aventurier du groupe. Toute l’année de sixième fut consacrée à l’élaboration du plan d’un radeau prévu pour naviguer sur la Loire, au large de Sainte-Gemmes. Ce radeau devait être équipé d’un armement redoutable composé d’un tube fermé par un bouchon en liège, sous lequel un feu faisait monter la température et par conséquent, la pression, sur le principe de la Cocotte-Minute. Au bout d’un temps que personne n’était en mesure de calculer, le bouchon devait être propulsé sur les éventuels ennemis…À condition que lesdits ennemis eussent été très patients, ou peu rapides. Ce qui obligeait à combattre exclusivement des Suisses ou des Corses. Pas très commode.
    L’armement fut donc modifié. Un membre du groupe proposa de remplacer le feu par un piston coulissant dans le tube, et c’est ainsi que la première pompe à vélo fut sciée à son extrémité. Les bouchons de bouteilles de vin étaient de la dimension adéquate, et bientôt chacun eut dans son cartable l’arme du futur. Les batailles dans les différentes cours du collège furent épiques, sauvages, sans pitié, un vrai carnage digne de la guerre de Cent Ans. Cette guerre ne dura toutefois que trois mois, ce qui correspondait à la capacité de réaction du corps enseignant. Le cessez-le-feu fut décrété, au grand désespoir des belligérants.
    Il fallut trouver un autre jeu de même ampleur, et il fut décidé d’organiser un cache-cache à l’échelle planétaire. Aucune limite d’espace ni de temps, tout le collège était à disposition, soit quatre escaliers de deux étages et quelques kilomètres de couloirs. Les participants devinrent très rapidement les maîtres des lieux, plus aucun recoin n’ayant de secret, et ils réussirent le tour de force de naviguer durant des mois sans attirer l’attention d’un surveillant ou d’un professeur.
    La première confrontation entre Barbara et Luc fut assez sèche et faillit précipiter le petit Luc au-dehors du groupe dès les premières semaines de l’année scolaire. La petite bande se réunissait durant les heures d’étude, avec toujours un projet à finaliser. Il était toujours difficile de s’installer à cinq ou six sur une table de quatre, et Barbara choisit, lors de la première réunion au sommet, de régler partiellement le problème, décrétant qu’il était plus simple, plutôt que de se serrer à table, d’expulser le membre le plus discret de la troupe.
    Le petit Luc convint, silencieusement, qu’il était de trop, et se retira du groupe, le menton bas, choisissant une table isolée. La bande de joyeux élèves ne tarda toutefois pas à réintégrer l’exclu au cours de la récréation suivante. La relation entre Barbara et Luc se limita désormais à une gravitation autour de Franck, chacun restant diamétralement opposé à l’autre, sans animosité, mais sans chaleur excessive.
    Le petit Luc devint le compagnon privilégié de Franck en dehors de la classe ; il parcourait le samedi les six kilomètres qui séparaient les deux domiciles, et ensemble les deux enfants devenaient les aventuriers de l’immense jardin de la propriété au bord de la Loire. Le radeau ne fut jamais construit, aucun naufrage ne fut jamais déploré au large des côtes du fleuve. Le soir, le petit Luc redevenait l’enfant renfermé dans le petit appartement au sommet d’une tour jouxtant le boulevard Jacques Millot, jouant seul dans sa chambre ou en compagnie de sa chatte Cannelle. D’une nature dominatrice, Cannelle décidait où et quand il fallait jouer, poussant le vice jusqu’à choisir le jeu. Fouillant sans vergogne au fond du sac de judo du petit Luc, elle en extrayait sa ceinture et s’en venait la déposer à ses pieds en ponctuant le geste d’un miaulement qui ne laissait aucune place à la discussion. Une course-poursuite s’ensuivait, l’un fuyant, l’autre bondissant sur la ceinture traînant dans le sillage, le tout dans un espace de soixante mètres carrés. Cannelle était métisse, moitié siamoise, moitié gouttière. Elle avait hérité de sa mère le caractère propre au siamois, c’est-à-dire un penchant certain pour le coup de griffe sournois en cas de désaccord dans les négociations, mais savait aussi prendre la voie diplomatique et caresser les humains dans le sens du poil. Elle possédait pour cela un sens inouï de la communication, ce qui avait conduit le petit Luc à évaluer son quotient intellectuel à mi-chemin entre celui d’Albert Einstein et celui de Georges Marchais, soit un bon score de quatre-vingts environ, tout à fait honorable pour un chat.

    Une nouvelle partie de cache-cache était lancée. L’année était bien entamée, la petite bande réussissait l’exploit de conjuguer bons résultats scolaires et fièvre ludique à la moindre occasion. Le petit Luc pensait même sincèrement être le premier de sa classe, ce qui était difficile à vérifier, le collège privilégiant l’accomplissement personnel sur la rivalité entre élèves. Il fallait donc s’intéresser de près au travail des camarades pour se faire une idée du classement. Ce qui provoqua quelques débats et comparaisons de résultats. L’énergie, quoiqu’il en fut, était orientée vers d’autres objectifs. Comme trouver la meilleure cachette dans le coin le plus reculé du collège, ce qui devenait chaque jour un véritable casse-tête. Le petit Luc avait ses planques de prédilection, et ce jour-là avait opté pour un recoin sous l’escalier, au rez-de-chaussée, qui avait le mérite d’être suffisamment sombre pour offrir quelques minutes de répit. Cette cachette lui avait, bien des fois, sauvé la mise, son caractère de félin lui permettant de se tapir sans bruit et occuper peu d’espace. Retenant son souffle, il guettait les mouvements environnants, quand un pas se rapprochant lui fit craindre de perdre la partie. Ce n’était toutefois qu’un autre fuyard qui venait tester la même planque. Ce fuyard, vêtu d’un épais pull-over rayé blanc et noir, dont l’approche était empreinte de la même agilité féline, vint spontanément se coller contre son épaule et retint sa respiration. La pointe de ses cheveux blonds venait chatouiller l’épaule du petit Luc. Les deux regards se croisèrent brièvement, les deux corps retinrent un léger frisson. Quelques moments d’éternité défilèrent en silence, rythmés par le battement des tympans dont le petit Luc aurait voulu faire taire le vacarme, de peur sans doute d’attirer l’ensemble de la joyeuse troupe. Mais personne ne vint les déloger, ils quittèrent leur tanière de plein gré et non par la force des armes.

    Le petit Luc prenait vie une fois la porte de l’appartement familial refermée derrière lui. Depuis cette rentrée de sixième, il avait carte blanche pour sillonner la ville sur le mini-vélo que sa grand-mère avait gagné lors d’une tombola. Outre les trajets quotidiens entre le domicile et le collège, par tous les temps (ce qui, dans le Maine-et-Loire, revient à dire par temps de pluie), il se rendait plusieurs fois par semaine à l’Ecole d’Application du Génie, profiter des multiples installations sportives pour un coût modique. C’est ainsi qu’il se lança dans une carrière de sportif de haut niveau, devenant, dans son imaginaire, champion olympique de judo, natation, tennis et tir à air comprimé. Le parachutisme lui étant interdit pour cause de limite d’âge, il se jura d’y revenir à la première occasion.
    C’est également au cours de cette année qu’il s’engagea dans une carrière de cinéphile, découvrant les plaisirs du cinéma en solitaire, avenue du maréchal Foch, et s’enflamma pour les exploits de Belmondo, flic bondissant sur les toits de Paris, ou tueur à gages réclamant café, pousse-café, cigare à l’arrière d’une limousine. Au cours des 15 années qui suivirent, Luc sauva à lui seul l’industrie du cinéma par un acte hebdomadaire de mécénat, et le cinéma lui rendit au centuple son investissement. L’année de ses quinze ans, il subit un choc dont les ondes n’en finirent pas de le secouer. Un justicier avait fomenté une vengeance implacable, ponctuant sa présence de trois notes d’harmonica, et éliminait un bandit de la pire espèce tout en concrétisant une amitié virile avec un vieux faux Cheyenne barbu et en redonnant une dignité à une pauvre et jeune veuve de mœurs légères. Le petit Luc se prit alors d’une passion exacerbée pour le cinéma italien des années soixante et soixante-dix, engloutissant des centaines de pages d’encyclopédie Boussinot, jusqu’à apprendre par cœur des génériques entiers, du metteur en scène jusqu’au directeur de la photographie. Pasolini, Visconti, Bolognini et Bertolucci n’eurent plus de secrets pour lui, mais surtout Luc se mit à dilapider sa colossale fortune pour acquérir les musiques du grand Ennio Morricone, musiques dont chaque morceau racontait tellement mieux le film que les images elles-mêmes, et dont les envolées lyriques tordaient les tripes et faisaient parcourir un doux et long frisson sur la colonne vertébrale du jeune adolescent.

    Tous les deux mois avait lieu la traditionnelle séance d’humiliation, rituel instauré par le paternel, qui s’était mis en tête que seule une éducation de type militaire pouvait en faire un homme, un vrai, un dur, pas une mauviette ou une pédale comme ces petits minets qui poussaient la chansonnette par groupes de quatre à Liverpool ou ailleurs, les cheveux tombant aux épaules. Ainsi, le réveil se faisait en fanfare, l’adjudant-chef surgissant en trombe dans la chambre du jeune troufion et tirant les volets roulants d’un seul geste tonique et agressif. L’entrée subite de la lumière du jour dans la chambre devait avoir une vertu stimulante et rappeler au soldat qu’il devait sauter au bas du lit et être prêt au combat.
    La séance bimestrielle d’humiliation s’inscrivait dans la même logique guerrière, mais avait également un autre objectif, celui de marquer sa différence, car le but ultime dans l’existence était, cela va de soi, de ne pas ressembler à son voisin, de se démarquer comme étant un personnage unique. Le petit Luc était donc embarqué manu militari chez un coiffeur pour hommes, un type jeune et strict, longiligne et drapé dans sa blouse grise, qui exécutait sans discuter les prescriptions de l’adjudant de circonstance, c’est-à-dire supprimer sur le crâne du jeune garçon le peu de cheveux qu’il avait regardés pousser jour après jour. Il était évident qu’un homme, un vrai de vrai, se devait d’avoir la boule à zéro, et tant pis si Vercingétorix, Bayard ou d’Artagnan venaient prétendre le contraire, bande de lopettes !
    En pleine période post-soixante-huitarde, le petit Luc ne passait pas inaperçu, il pouvait même prétendre être le seul de son espèce à l’école primaire et au collège. Objectif atteint.
    L’humiliation ne s’arrêtait pas là, cela aurait été trop doux pour l’éducation de la jeune recrue. De retour à la maison, s’ensuivait une séance de mortification. De même qu’au Moyen Âge, les moines se flagellaient dans le dessein d’expier leurs péchés, le petit Luc était précipité tête la première dans le lavabo, et subissait sans ménagement un ramonage de cuir chevelu à la brosse à poils durs, pour éliminer toute trace de cheveux coupés. Ce traitement avait l’avantage de faire circuler le sang tout autour du crâne, et l’on tient peut-être ici l’origine de l’intelligence si vive du jeune garçon.
    Le point d’orgue de ce traitement de choc était sans conteste le lundi matin, jour béni où il fallait montrer sa belle coupe de cheveux à ses camarades et à l’école tout entière.
    Le petit Luc avait été choqué lors du visionnage d’un film relatant le chemin de croix d’une femme tondue à la libération. Son jeune âge ne lui avait pas permis de comprendre les enjeux liés à cette époque troublée de fin d’Occupation, mais il avait un jour trouvé le courage d’exprimer auprès de ses parents le mal-être que cette différence non désirée provoquait en lui, et qui le détruisait jour après jour, année après année, lui interdisant tout sentiment d’appartenance à un groupe.
    La sanction avait été immédiate :
    — Si tu continues de te plaindre, lui avait rétorqué son père, je te remmène chez le coiffeur samedi prochain et je te fais faire une coupe à la Yul Brynner.
    Le petit Luc savait parfaitement qui était Yul Brynner, le héros des Sept Mercenaires et de Mondwest, mais à cet instant présent, n’avait aucune envie de s’identifier à un justicier, et il ne doutait pas que son père fût sérieux dans cette menace. Ce fut sa seule tentative pour s’approprier son corps, et il dut attendre ses quatorze ans pour enfin voir ses cheveux pousser, malheureusement tout en épaisseur, ce qui le contraignit à limiter la pousse à quelques centimètres. C’était déjà une grande victoire.
    L’éducation à la maison était très pavlovienne, et il valait mieux comprendre les stimuli le plus rapidement possible. Le stimulus de base s’appelait « paf ! dans la figure ».
    Un samedi que Luc passait à Sainte-Gemmes chez Franck, il prit congé à l’heure prévue, comptant une bonne demi-heure pour effectuer les six kilomètres du trajet retour. Il fut victime d’un dysfonctionnement de son mini-vélo dont la chaîne refusait de rester en place et préférait pendre maladroitement à côté des pignons. Après quelques tentatives avortées pour remettre cette foutue chaîne en place, il ne lui restait plus qu’à se taper la route à pied, en profitant des rares pentes de cette région de plaine pour faire de la roue libre. Il regagna le giron familial les mains pleines de cambouis et portant sur lui un passif de quarante-cinq minutes de retard et une fatigue de marathonien à mi-course.
    Passant la porte du domicile, il s’écria :
    — Je suis tombé en panne de véPAF !
    Flûte, pas assez rapide ! Le stimulus avait été lâché, plus vif que l’éclair. Le petit Luc comprit la leçon et sut désormais qu’il lui faudrait devenir un as de la mécanique ou un champion de course à pied. Il ne devint ni l’un ni l’autre, mais accorda à partir de ce jour une confiance toute relative à ses divers moyens de locomotion.

  • Chapitre 3

    Chapitre 3


    — Papa, c’est quoi un Jacuzzi ?
    — Il me faut quelques secondes pour relever le nez de mon assiette. J’ai l’impression que mon fils m’a adressé la parole. Je l’interroge du regard.
    — C’est quoi un Jacuzzi ?
    Il est sympa, mon Mecton, mais quelquefois un peu fatigant. Il me prend souvent pour une encyclopédie vivante, et je n’ai pas intérêt à le décevoir.
    — Bon, un Jacuzzi, c’est une sorte de baignoire inventée par un italien, qui s’appelait Jacques Uzzi. Un jour qu’il pétait dans son bain, ça l’a chatouillé de partout, et il s’est dit que ça serait bien d’avoir plus de bulles. D’où le Jacuzzi.
    — Tu es sûr du nom de l’inventeur ?
    — Si je te le dis ! En fait son vrai nom était Giacomo Uzzi, mais on l’a plus ou moins francisé. Comme Léonard de Vinci.
    — Et le spa, papa, c’est quoi ? C’est comme le Jacuzzi ?
    — Oui, on peut dire, mais en plus grand. Et tu sais que le modèle le plus connu a été inventé par Joe Dassin ? On l’appelle le spa Dassin.
    — Pfff… n’importe quoi !
    — Tiens, pendant qu’on parle des inventeurs célèbres, tu sais qui a inventé les jantes alu ?
    — Oui, un mec qui s’appelait Jean Talu.
    — Ah bon, tu le connais ? C’était un passionné de belles voitures…
    — Papa, si tu continues à raconter n’importe quoi, je ne te demanderai plus rien.
    — Ben, c’est peut-être le but du jeu.
    — Papa, t’es pas drôle !
    — Bon, d’accord, je ne recommencerai pas.
    — Ouais, jusqu’à la prochaine fois.

    Ce genre de conversation me permet de souffler un peu. Le Mecton est insatiable quand il s’agit d’ingurgiter des données de culture générale, mais, en phase avec la jeunesse actuelle, ne fait pas l’effort de rechercher l’info par lui-même. Génération TV qui a basculé trop vite sur Internet…
    Après avoir renvoyé le Mecton dans le giron de l’éducation nationale, je tente sans grand succès de programmer une dure journée de labeur. Mes velléités de jardinage sont stoppées net par une petite bruine comme seule la Seine-et-Marne peut en produire, et le parquet à moitié poncé de notre bureau fait grise mine. Des auréoles tenaces me narguent, ricanant en silence, et je me dis que le combat est inégal, à force de promener la ponceuse par-dessus, je vais bientôt attaquer la dalle de béton. Quelquefois la réflexion prime l’action, et il n’est pas à exclure que trois épisodes de 24 heures chrono me portent conseil en la matière. Si Jack Bauer parvient à sauver le monde en moins d’un jour, je n’ai aucune raison de douter de ma capacité à obtenir un beau parquet uniforme.
    Je m’installe donc en position de méditation, allongé sur le canapé, le clavier du Mac à portée de main et je lance le lecteur de DVD. Le compte à rebours peut commencer, j’en frémis d’avance.
    L’Amie m’avait promis au téléphone qu’elle serait à la maison à dix-huit heures trente, aussi suis-je particulièrement surpris de la voir surgir dans le couloir à dix-neuf heures quinze.
    — T’es en avance ! C’est une bonne surprise.
    — Te moques pas de moi ! Je sais très bien que je suis en retard.
    — Non, tu es en avance sur ton retard habituel, ça fait plaisir.
    Je me précipite vers elle pour mon petit câlin vespéral. Après dix-huit années de vie commune, je ne m’en suis toujours pas lassé. Comme tous les soirs, je me demande comment elle s’y prend pour sentir aussi bon après avoir travaillé onze heures dans une raffinerie. Chez elle, le chèvrefeuille l’emporte sur le gazole, et je me promets de renifler dès que possible toutes ses collègues féminines du pool d’ingénieurs pour enfin savoir si ma tendre épouse possède un secret, ou s’il existe un sas de décontamination efficace au sortir de l’usine.
    J’ai une sacrée chance, j’ai trouvé la seule femme au monde capable de me supporter depuis dix-huit ans. Et elle en redemande, encore. J’en connais d’autres qui ont jeté l’éponge avant la fin du premier round. Je les comprends, j’ai tout de l’extraterrestre moyen : roi du silence, l’humeur toujours égale, positivant les pires situations, plus distrait que Pierre Richard et Mister Bean réunis, et grand spécialiste de l’entropie par la pratique, il y a de quoi agacer, et je sais que j’en ai agacé quelques-uns et quelques-unes ; mais l’Amie joue les prolongations, et j’avoue que je suis moi-même prêt à signer pour doubler la dose. Pour ne rien gâcher, elle m’a fait deux beaux Mectons. La première a quatorze ans et parcourt la vie placidement, se bornant à exceller partout où elle passe sans même s’en apercevoir. Le deuxième a onze ans et a entrepris depuis quelques années de devenir une encyclopédie vivante. Le seul problème est qu’il compte sur sa mère et moi pour y arriver, c’est très fatigant pour nous deux. Nous n’avons pas renoncé à notre objectif à long terme, qu’enfin il apprenne à trouver l’information par lui-même.
    Le dîner est le moment le plus vivant de la journée, quiconque a des enfants peut le certifier.
    — Maman, j’ai eu dix-neuf en maths.
    — Si tu continues à nous rapporter des notes aussi minables, une punition va tomber.
    — Maman, t’es pas drôle !
    — Maman, moi aussi, j’ai eu dix-huit en physique.
    — Pourquoi quand je dis mes notes, tu surenchéris ?
    — D’habitude, c’est toi qui surenchéris !
    — Bon, les Mectons, on se calme, si ça continue, on va vous interdire d’annoncer vos notes à table, ça nous empêche de digérer.
    — Papa, comment peut-on mettre le feu à cinquante hectares de forêt avec un simple mégot mal éteint, alors que Roland Magdane n’arrive pas à allumer son barbecue avec trois litres d’alcool à brûler et une grosse boîte d’allumettes ?
    — Mecton, tu vas arrêter d’apprendre par cœur les sketches de Magdane, Jamel, Fernand Raynaud et compagnie, premièrement ça nous fatigue et deuxièmement, ça te permettra d’apprendre tes leçons pour éviter de rapporter des dix-neuf à la maison !
    — Les voisins, bourreaux d’enfants !
    — Mecton, dernier avertissement, au prochain sketch que tu nous débites, je te prends un euro.
    — C’est pas juste, avant tu nous prenais un franc, depuis le passage à l’euro, le coût de la vie a été multiplié par six virgule cinquante-cinq neuf cent cinquante-sept.

    Le repas fini, je goûte un moment d’intimité avec l’Amie. Un petit bisou dans le cou, une caresse dans les cheveux.
    — Au fait, l’Amie, j’ai retrouvé une copine de sixième sur Internet.
    — Oh ! Mais comment se fait-ce ?
    — J’ai trouvé un site qui permet de retrouver des copains de classe.
    — Sympa, dis donc ! Tu me montreras, j’aimerais bien moi aussi retrouver quelques vieilles connaissances.
    — OK l’Amie, ça roule…
    — Mais dis-moi, comment as-tu fait pour retrouver une copine et pas un copain ? Petit coquin !
    — J’ai essayé, lui réponds-je très sincèrement, mais j’ai l’impression que mes potes sont moins nostalgiques. En tout cas, pas de trace.
    Elle fait la moue de celle à qui on ne la fait pas. Ben voyons.
    — Et elle t’a répondu ?
    — Pas encore, j’ai envoyé un mail ce matin, il ne faut pas attendre de miracle. Et rien ne dit qu’elle ait envie de renouer le contact. On verra bien dans les jours qui suivent.

    Il est temps de dire bonne nuit à tous. Quand tout le monde se couche, je pars travailler. Je rêverais d’être photographe à plein temps, mais les contrats me parvenant de façon trop parcimonieuse, il m’a fallu garder mon ancien job à temps partiel, aussi la nuit, je redeviens infirmier de secteur psychiatrique. Ma spécialité : les adolescents de quatorze à vingt ans. Je fais en sorte, modestement, qu’ils n’aillent pas plus mal qu’au jour de leur hospitalisation. Ce qui est déjà considérable.
    Après trente-cinq minutes de trajet au cours duquel j’ai pu admirer un renard et une harde de sangliers, fait plutôt rare en février, me voici installé dans le bureau infirmier. Anne-Marie, la collègue de jour, m’annonce à la volée : une entrée, une sortie, que le jeune Adolphe bénéficie d’une semaine d’hospitalisation supplémentaire car il rechigne à entreprendre le soin (ne riez pas, c’est avec votre argent), que Gwendoline s’est de nouveau déguisée en gothique et s’est infligé quelques zébrures du plus bel effet avec son rasoir jetable, qu’Aglaé a embrassé tous les garçons du service d’à côté…
    — Même les infirmiers ?
    — Non, les ados, abruti !
    — Pardon, continue.
    — Philomène a avalé une fourchette et une petite cuiller. Nous l’avons transférée en chirurgie à Meaux.
    — Vous lui avez laissé son assiette pour qu’elle finisse son repas sur place ?
    — Putain, Luc, tu ne peux pas rester sérieux deux minutes ?
    — Excuse-moi, tu sais bien que j’ai bossé à Sarreguemines, on renouvelait tous les couverts chaque mois. Les patients, en cas de fugue, ne risquaient pas de passer la douane sous les portiques. De toute façon, ils ne risquaient même pas de fuguer, entre les sauts-de-loup et les barbelés électrifiés.
    — Et les miradors ?
    — Oui, on tirait à vue, sans compter les bergers allemands qui faisaient la ronde toutes les demi-heures. Bon, alors, les ados ?
    — Beverly a profité d’un moment d’inattention pour s’introduire dans la cuisine et enfourner douze mini-plaquettes de beurre, huit petits pains et dix-huit yaourts.
    — Je croyais qu’elle était anorexique ?
    — Oui, la semaine dernière, mais elle a mis les bouchées doubles depuis. Remarque, elle a vomi toute la journée, sans compter la diarrhée. À surveiller, donc.
    — OK, ensuite ?
    — Kimberly a avalé de travers une pastille pour la gorge, ça l’a irritée et elle n’arrête pas de tousser depuis. C’est tout pour aujourd’hui.
    Exit Anne-Marie, remplacée par Maud, pour la nuit. Heureusement que mes collègues portent des prénoms bien de chez nous, ça me change des ados qui semblent tout droit sortis d’un épisode des Feux de l’amour. C’est peut-être pour ça qu’ils vont mal, leurs parents ont trop regardé les soap operas quinze ans auparavant. Ils ont surtout oublié le mode d’emploi pour dialoguer avec leurs enfants, et surtout les aider à se construire.
    Les ados sont plutôt sympas ces temps-ci, ils viennent volontiers discuter avec nous, surtout à l’heure de leur dernière cigarette qu’ils ne rateraient pour rien au monde. Une fois les mômes couchés, je sors de mon sac douze DVD, et nous portons notre choix sur Broken flowers de Jim Jarmusch. Bill Murray excelle dans l’art de ne pas jouer. Comment être génial en assurant le minimum syndical ? Demandez à Bill.
    Il fait encore nuit lorsque je suis de retour à la maison. Les enfants sont prêts à partir pour l’école, et l’Amie peaufine son maquillage pétrole-proof. Il n’y a rien de plus jouissif que de se coucher quand tout le monde se lève. Avant cela, je jette un coup d’œil aux mails de la nuit. J’en dénombre encore cinq qui me promettent un pénis plus long. Je les soupçonne de pénétrer chez moi quand je dors pour prendre des mesures. Il faudra que je leur explique qu’on peut dans la vie se contenter de ce que l’on a, et être tout à fait heureux.
    Je ne trouve aucun message de Barbara. Nous sommes en période de vacances scolaires, je l’imagine dans une station de ski en compagnie de ses trois enfants. Pas d’inquiétude donc, si ce n’est une légère déception qui passera avec une bonne matinée de sommeil.
    Le téléphone me tire du lit à dix heures trente et des clopinettes. Dans un demi-sommeil, je décroche et donne la parole à une jolie voix qui me demande, pardon, c’est pour une enquête, quel est votre mode de chauffage à domicile ? Je lui réponds que je possède un réacteur nucléaire dans mon jardin, que le plus difficile est de trouver de l’uranium, mais que c’est vachement rentable, et que je revends le surplus d’électricité à EDF. Elle me réplique qu’elle n’a pas cet article dans les cases à cocher, qu’elle va devoir inscrire ma réponse dans « autres », et que si je veux faire installer le gaz, les travaux sont à moins vingt pour cent… Je lui annonce joyeusement que je suis fortement emballé, à condition que le gaz soit de l’ypérite, et comme elle ne connaît pas, je lui explique qu’on fabrique ça à Dijon à partir de graines de moutarde. Elle semble satisfaite d’avoir appris quelque chose aujourd’hui, preuve que les Emplois-Jeunes ont de bons côtés en termes d’enrichissement personnel.
    Ma matinée est à l’eau, reste à voir si Jack Bauer s’en sort dans la lutte antiterrorisme. Le canapé m’accueille bien volontiers. Je me mettrai au boulot plus tard. À propos de boulot, l’agence vient me rappeler que Mathilde attend toujours sa peau de bébé sous Photoshop. Promis, je m’y mets dès que j’aurai expédié les affaires courantes. Heureusement que le parquet du salon ne râle pas lui aussi, mais je sens que l’Amie ne va pas tarder à me demander des comptes. Depuis son cancer du sein, l’année dernière, elle a dû revoir à la baisse son programme bricolage. Ce que les médecins ne lui ont annoncé qu’après traitement, c’est que l’ablation des ganglions sous le bras lui interdisait pour le restant de ses jours toute activité soutenue du bras gauche. Elle qui était la superbricoleuse de la famille, la voilà réduite à superviser mon travail. Comme je la plains de devoir s’apitoyer sur mes vains efforts. Je vais néanmoins trouver un moyen de traiter ce parquet qui me résiste depuis deux mois. Peut-être en colorant le bois sur la base de la valeur la plus sombre ? À méditer.
    Le Mecton est venu, a mangé, est reparti à ses études. Pour ma part, le courage m’est tombé dessus sans prévenir, et je me suis payé deux heures de décapage de parquet sans discontinuer. J’ai ensuite ressenti le besoin de décaper mes muqueuses avec une bonne bière belge. Il m’arrive même de me lancer dans le bricolage uniquement pour boire une bière après l’effort.
    Une soirée routinière nous attend une fois de plus. Les Mectons nous annoncent, encore et encore, des notes catastrophiques. Depuis quelques semaines, ils ne parviennent pas à dépasser les dix-neuf sur vingt. Je crois qu’ils sont victimes d’un blocage psychologique. La peur de bien faire, peut-être. Je me dis qu’il n’y a pas que les résultats scolaires dans la vie. Quoi qu’il en soit, le Mecton est bien parti pour se lancer dans une carrière de comique de café-théâtre, et je me demande si l’admission à la faculté d’en rire se fait sur dossier scolaire. Quand je pense à la Mectonne, en revanche, je l’imagine plus dans une carrière de philosophe, une Socrate des temps modernes, bien qu’elle ait officiellement annoncé vouloir redresser les dents de ses congénères. C’est un début. Redresser ses dents, c’est un peu engager une réflexion sur ses racines. Je crois qu’elle est sur la bonne voie, bien que le cursus de chirurgie dentaire ne prévoie pas d’option « philo ».
    La fin du repas signe le moment de mon petit câlin du soir. L’Amie me demande si je suis obligé de partir travailler, si pour une fois les patients ne pourraient pas se passer de ma présence. Ils n’ont qu’à se coucher et faire comme si j’étais là. Je lui réplique qu’effectivement, je peux procéder de la sorte, à condition de renoncer à mon salaire mensuel. Le jour où l’agence Model-Plus me donnera du travail à temps complet, c’est-à-dire un jour par semaine, je pourrai claquer la porte de l’hôpital et souhaiter bonne chance à mes ados favoris. Pour l’instant, ce n’est pas avec un contrat par mois que je vais nourrir ma famille. À propos, n’oublions pas la peau de bébé de Mathilde, à faire pour avant-hier dernier délai.
    La nuit commence à peine à blanchir lorsque je suis de retour. Encore une nuit sans encombre, agrémentée d’un film qui fera date, au moins dans ma mémoire. L’effet papillon, véritable tragédie grecque montrant un héros pris dans la toile d’un destin toujours plus sombre à mesure qu’il cherche à s’en échapper. J’ai la chance que Maud partage ma passion pour le cinéma. Nos échanges de points de vue, vifs et passionnés, me permettent une sélection plus riche et éclectique, et ensemble nous comblons notre soif de culture, nuit après nuit. Le travail de nuit a cet avantage, justifiant largement l’érosion de notre capital santé au fil des ans.
    Les Mectons prennent le temps d’un petit bisou avant de partir nourrir les ambitions de l’éducation nationale. Je me glisse alors dans des draps tièdes dans lesquels l’Amie semble ne plus m’attendre. Le sommeil l’a captée tout entière depuis des siècles, à en croire son visage lisse et serein. Je ne cherche même pas à jouer le prince charmant de la belle au bois dormant, je redoute en effet l’absence de réaction de la princesse.
    L’Amie se ressource tous les mercredis, ayant découvert qu’une activité postcrabique n’était pas de tout repos. Il est des crabes de la pire espèce qui vous grignotent de l’intérieur et se retirent en laissant derrière eux un champ de bataille dont les gravats demanderont des années à être déblayés. Cette expérience nous a conduits à une certaine méfiance vis-à-vis des fruits de mer. Un bon crabe est un crabe baignant dans la mayonnaise, parole de cow-boy !
    Voyons plutôt l’aspect positif de la situation. Qu’il est bon de se coucher au petit matin près de sa douce et tendre Amie, de se coller contre son corps chaud et de s’assoupir avant qu’elle n’ouvre les yeux. Les deux dernières matinées avortées me sont fatales. Je sombre dans un gouffre dont je m’extrais quatre heures plus tard sans en avoir touché le fond. L’Amie nous prépare un repas dont les effluves sont autant de promesses non voilées. Difficile pourtant de réveiller mes papilles, j’espère juste pouvoir me donner un coup de fouet de haut en bas avant de passer à table. Le déjeuner est pour moi un acte d’accompagnement ; je rêve souvent d’engloutir un thé puissant, et me résous à mastiquer un steak pour suivre la cadence familiale. Il faut donner le bon exemple aux enfants, manger à heures fixes et dans la bonne humeur. Cette simple pensée me fait bâiller comme un hippopotame.
    Comme je passe à proximité du téléphone, Giuseppe retentit. Il faudra que je démonte cet engin pour vérifier qu’il ne recèle pas un capteur de mouvement. Je décroche dans un ultime bâillement. La société Bibagel me souhaite le bonjour, par l’intermédiaire d’une adorable petite Emploi-Jeune n’ayant certainement pas terminé sa deuxième décennie. Pourrait-elle savoir le type de surgelés que nous consommons ? Bien sûr, lui assuré-je, nous mangeons principalement du bison, de l’éléphant, et quelquefois du pingouin. D’ailleurs, je suis sûr que ma femme en a cuisiné pour midi, je crois reconnaître le parfum de banquise en provenance du bout du couloir. Elle me demande si nous avons également une appétence pour le requin, ce à quoi je réponds que mes enfants n’en sont pas très friands, et nous nous quittons sur ces paroles chaleureuses. Je raccroche et constate que mes deux Mectons se marrent sur le canapé du salon.
    — Ben quoi, j’ai dit une bêtise ?
    Le mercredi après-midi est une journée-taxi. Les Mectons se sont mis en tête de battre le record du monde d’activités ludo-sportivo-artistiques, et je compte, bientôt, convoquer le Guiness-Book afin d’homologuer la performance. Je me console en me persuadant qu’ainsi, nous pourrons, pour les prochaines longues soirées d’hiver, entretenir des échanges dignes des plus grands penseurs de la planète. Il faudra pour cela que je prenne des cours du soir, option culture générale, car je ne donne pas cher de ma peau d’ici à quelques années. Je redoute également le jour où mon Mecton me dépassera de deux têtes ; à onze ans, il songe déjà à me coller une raclée en randori, et je suis persuadé qu’ayant obtenu sa ceinture noire, il mettra sa menace à exécution. Je pourrai toujours arguer de mon statut de vétéran, mais je doute qu’il se laisse intimider par de telles esquives. En attendant, je travaille mes chutes. Mes chairs sont moins dociles et absorbent les ondes de choc en protestant outrageusement. Dix-sept ans d’interruption dans la carrière d’un judoka, ça ne passe pas inaperçu, et lorsque j’ai repris l’entraînement, voici maintenant deux années, je ne m’imaginais pas que mon corps crierait à la violation des accords de Genève.
    Au moins, ce soir, je pourrai rester au coin du feu en serrant contre moi ma douce et tendre moitié. Douce et tendre dans ses meilleurs moments. Elle sait aussi manier le fer et le feu, commander le tonnerre et les tempêtes. Ce tempérament fougueux se heurte mollement à mon caractère fluide, comme une épée transperce la cascade, ce qui, suivant les occasions, lui procure soit apaisement, soit fureur redoublée. Depuis la guerre du crabe, c’est plutôt du côté de l’apaisement qu’elle se réfugie. Une certaine sagesse s’est emparée d’elle, les événements mineurs glissent désormais plus volontiers sur un plumage qui a fort heureusement repoussé après la bataille.
    Demain, c’est journée photo. Journée parisienne par la même occasion. Je shoote Sidonie pour abonder ma photothèque personnelle. Malgré mon incursion dans l’univers de la photographie professionnelle, je m’aménage en parallèle une activité plus personnelle, m’autorisant une plus grande flexibilité. Cela revient à dire que la technique s’efface devant la création artistique, à condition toutefois de prendre pour artistiques mes modestes tentatives de production dans ce domaine. Ma contribution est un grain de sable dans l’univers de l’art contemporain, du moins elle m’apporte un semblant de sérénité doublé du sentiment de puiser en moi des ressources difficilement exprimables par d’autres voies.
    J’ai rendez-vous avec Sidonie demain à treize heures. Je vais enfin pouvoir m’offrir une bonne grasse matinée. Mais pour l’instant, un peu de judo me fera le plus grand bien. Sac sur l’épaule, bise à l’Amie et aux Mectons, route vers le dojo.
    J’ai à peine mis un pied sur le tatami que je souffle déjà. Mon kimono pèse au moins six kilos, c’est un cadeau de ma belle-sœur ; elle m’a certainement confondu avec David Douillet. J’ai au moins un avantage, j’impressionne mes partenaires par une carrure que m’envieraient bon nombre de footballeurs américains. Daniel, le prof, est compréhensif ; lors de mon arrivée au club, il a tenté de me protéger en priant les jeunes coqs de ne pas se jeter sur la vieille ceinture noire que je suis. Attention, espèce fragile ! Les jeunes ont respecté la consigne ; en revanche, j’ai eu fort à faire face aux quinquagénaires qui testent sur leurs adversaires leurs trois ou quatre ans de pratique à grand renfort de muscles et d’opiniâtreté.
    Même aujourd’hui, mon premier randori ramène mes poumons à la taille d’un petit pois. Le deuxième me fait brutalement prendre conscience de l’absence d’oxygène dans la salle pourtant spacieuse ; quant au troisième, il est pour moi l’occasion de me rendre à l’évidence : il est beaucoup plus confortable de se laisser chuter que de chercher à rester debout face à un partenaire qui ne l’entend pas de cette oreille. Chaque chute me permet justement d’expirer un volume d’air que mes muscles intercostaux ont depuis longtemps renoncé à expulser. C’est un peu le principe de l’accordéon ; le contact avec le sol permet une pression salvatrice sur la cage thoracique, un long soupir d’aise, et le désir qui s’ensuit de me prélasser sur le tatami. Seule la fierté m’oblige à me relever, sachant que je goûterai à nouveau le moelleux du tapis. Tant que je ne me coince pas une vertèbre, je me dis que c’est toujours ça de pris, et je rêve du cours du lundi pendant lequel je prends un plaisir inouï à travailler le kata pour le troisième dan. Au moins c’est purement technique, un vrai bonheur pour les vieux de plus de quarante ans.

    Plongé dans une baignoire tiède, un verre de bière posé sur le rebord – ce que je perds d’un côté, je le récupère de l’autre, principe de physique bien connu, mon attention est captée par les états d’âme professionnels de l’Amie concernant sa journée du lendemain : entre la DEBILE (Direction de l’Eau, des Boues Industrielles et de la Lutte pour l’Environnement) qui lui demande de se plier en quatre, un chef pour lequel elle doit se plier en huit, et une somme de problèmes d’environnement pour lesquels elle va spontanément se plier en seize, elle risque de se déguiser en origami d’ici peu. Reste à choisir le motif : petit avion ou cocotte en papier ? Mon rôle, en ces moments, se résume à une écoute attentive ponctuée de hochements de tête, derrière lesquels j’essaie vainement de comprendre les enjeux des transactions ; puis, lorsqu’une illumination me vient, je la lui restitue avec l’aplomb de celui qui véhicule le bon sens tout en n’ayant aucune idée de ce qui se joue vraiment. J’en reste donc à analyser les relations humaines derrière l’événement, ce qui, au retour d’un entraînement de judo « hypocalorifère », relève de l’exploit.
    Sorti du bain, j’opère un repli vers le salon où le Mac me fait les yeux doux. Un coup d’œil dans ma boîte aux lettres me donne le tournis. Quatre cent quatorze messages me narguent à nouveau. Si je supprime tous ceux qui me proposent un pénis plus grand, cela ramène le nombre à trois cent soixante-deux. Si j’avais répondu à tous ces messages depuis quelques années, mon pénis mesurerait douze mètres de long, et j’aurais besoin de six litres de sang supplémentaires en guise de carburant. J’en frémis à cette simple pensée, et je jette sans regret.
    J’épluche à la va-vite le reste des mails. Un petit mot de Mathilde me demandant si sa peau de bébé est prête. Je lui réponds que j’ai commencé à m’y pencher, qu’elle a déjà – au moins sur mon écran – rajeuni de dix ans, ce qui me pose un cas de conscience, car cela signifie qu’elle a posé nue tout en étant prépubère. Il va me falloir l’autorisation de ses parents pour la publication.
    Barbara n’a pas répondu à mon message d’avant-hier. Soit elle dévale en ce moment les pentes enneigées (au flambeau, vu l’heure tardive) ou avale une fondue aux cèpes dans un chalet alpin, soit a été kidnappée par des séparatistes bretons qui vont à coup sûr demander, dans le prochain journal télévisé, le retrait des troupes françaises des territoires occupés (la Bande de Quiberon, la Cis-Normandie, entre autres). Bon, ce n’est pas grave, mais une petite pointe de déception me traverse furtivement. J’éteins et je fonce au lit retrouver l’Amie qui crie mon nom depuis dix minutes.

    La grasse matinée fut plutôt maigre. Il est neuf heures et quelques minutes lorsque le téléphone m’extrait d’un rêve dans lequel je tente de semer mes assaillants en courant à cloche-pied. Dans mes rêves, je cours toujours à cloche-pied, il y a toujours une jambe sur les deux qui refuse d’obéir à mon système nerveux central. Si mon destin est de finir hémiplégique, au moins je ne serai pas surpris par les sensation éprouvées.
    Je rêve d’avoir un téléphone qui basculerait sur la messagerie au moindre de mes ronflements. Dans mon malheur, j’ai de la chance, le combiné a été posé hier soir sur la table de nuit. Il me suffit d’allonger le bras pour prendre la communication. Un dénommé Guillaume me supplie de lui commander un devis pour une pose de fenêtre. Je lui réponds que la concurrence lui a coupé l’herbe sous le pied, mais qu’il peut venir prendre des mesures dans ma résidence secondaire, un petit pavillon ceint d’un jardin coquet, dans les Yvelines. Le lieu est facile à trouver, cela se situe en plein cœur de Versailles. Il raccroche sans avoir déterminé si c’est du lard ou du cochon.
    Puisque ma matinée est fichue, je n’ai plus qu’à me lever. Un thé bien serré me remet les pendules à l’heure. Ma boîte-aux-mails ne m’annonce aucune nouveauté qui vaille la peine d’être lue ; aussi, après avoir préparé mon sac photo, me retrouvé-je à tourner en rond dans la maison, passant d’une pièce à l’autre sans but avoué. Quelques coups d’œil sur le parquet du bureau ont tôt-fait de me décourager. À ce rythme, il sera fini lorsque je prendrai ma retraite. Rien ne sert toutefois de m’accabler, car je dois partir dans une heure si je veux être à Paris à temps pour accueillir Sidonie. Je n’ai pas encore réfléchi à la thématique de la séance. Bah, j’aurai bien le temps d’y songer sur la route. Quatre-vingt-dix minutes sont bien suffisantes pour bâtir dans ma tête une belle lumière, quelques poses gracieuses, le reste se fera comme d’habitude à l’instinct, en pariant sur l’émergence de la petite étincelle qui illumine souvent une séance par surprise.
    Je repense subitement à l’Amie qui est partie tôt ce matin affronter une journée de travail difficile. Elle ne m’a pas réveillé en partant, pas plus que les Mectons qui sont autonomes depuis pas mal de temps. Quelquefois, je me traite intérieurement de père indigne pour ne pas être en mesure de me lever certains matins et de les accompagner dans leur petit déjeuner. Mon travail de nuit m’ôte souvent tout courage à certaines heures de la journée, et je me déculpabilise en pensant que je me rattrape le soir en étant un des pères les plus disponibles de la planète. On ne peut pas être un super-héros vingt-quatre heures sur vingt-quatre…
    Mon esprit se met à dériver au fil des secondes qui s’écoulent, et mon regard se porte naturellement vers le Mac. Sans préméditation, je lance le navigateur Web et ouvre les pages blanches de France Télécom. Une rapide recherche sur Saint-Malo me donne le numéro de téléphone de Barbara. Bon, maintenant que j’ai son numéro, j’ai l’air malin. Soit elle a reçu mon message lundi, auquel cas elle m’a oublié ou n’a aucune envie de me répondre, soit elle ne l’a pas reçu, et je me vois mal débouler dans sa vie sans prévenir après trente ans de silence. Je repars donc pour trois tours de couloir.
    Brusquement, ma décision est prise. Ce qui a fait pencher la balance, est la perspective de comparer sa voix actuelle à celle de mon souvenir, de trente ans plus jeune. Je compose. Une sonnerie, une autre, une autre, et encore une autre. J’en serai quitte pour la comparaison, une voix électronique m’apprend que je suis bien au numéro que j’ai pianoté, mais que le propriétaire s’est absenté sans crier gare. Flûte, j’ai trois secondes pour imaginer un message vocal original. Autant dire mission impossible. J’attends donc le bip final, puis lance une petite phrase passe-partout :
    — Bonjour Barbara, je t’ai laissé un message sur le Net en début de semaine, qui t’a peut-être ramenée trente ans en arrière. Je souhaitais simplement savoir ce que tu étais devenue. Si tu as envie de ressasser de vieux souvenirs, rappelle Luc au 06…
    Une fois le biniou raccroché, je me mets mentalement trois cent mille coups de pied aux fesses. Je suis le champion du monde des messages creux, et désormais, je suis sûr qu’elle ne rappellera jamais. Cela va me permettre de me consacrer pleinement à ma séance photo. Tant mieux !
    Je rencontre Sidonie pour la première fois. Elle est modèle pro, mais ne peut inscrire que deux séances photo sur son CV. L’agence m’a mis en contact avec elle pour étoffer son book, en échange de quoi j’ai quartier libre pour laisser libre cours à ma créativité. Sidonie est petite, brune, un visage régulier et harmonieux, la bouche coquine, un corps répondant aux canons de la beauté tels que les définissent les faiseurs de mode. J’ai prévu de placer deux lumières latérales de part et d’autre du modèle, pour obtenir un chassé-croisé d’ombres mettant en valeur son corps nu tout en sacrifiant relativement le visage. Un parti pris audacieux, pensé-je, qui me changera des traditionnels éclairages de mode ou de portrait classique. La personnalité de Sidonie s’y prête bien.
    Les premiers résultats me satisfont, aussi je décide de garder cet éclairage, et je demande à Sidonie quelques poses cambrées qui font ressortir son bassin et sa poitrine. Le visage tourné vers la droite capte un faisceau de lumière, je tiens là quelque chose qui va vite devenir intéressant.
    Une heure s’est déjà écoulée, je tiens une première série d’images que j’ai hâte de retoucher sous Photoshop. Tiens, à propos, il faudra que je m’occupe de la peau de bébé de Mathilde. Je lui ai fait croire hier que j’avais commencé le travail, et je sens que l’agence va me taper sur les doigts si je tire trop sur la corde. Justement, mon téléphone portable crépite tout à coup. Une musique de Couperin, grand spécialiste du clavecin au XVIIe et XVIIIe siècle. Je cherche la musique originale sur Internet depuis des mois. Il m’a fallu me rendre à l’évidence : Couperin est moins à la mode que Madonna ou les Black Eyed Peas. Les petits pois aux yeux noirs ! Oui, nous avons bien eu les Scarabées en d’autres temps.
    Visiblement, ce n’est pas l’agence qui m’appelle. Une voix grave de femme que je ne crois pas reconnaître m’annonce que j’ai essayé de la joindre ce matin. Elle me rappelle pour savoir de quoi il retourne. Je m’apprête à lui répondre qu’elle a composé un mauvais numéro et que je suis en plein travail, lorsqu’ une sirène retentit dans un coin de ma calebasse.
    — Euh, c’est Barbara ?

  • Chapitre 4

    Chapitre 4

    L’année de sixième se déroulait harmonieusement. Les professeurs semblaient avoir été choisis parmi l’élite de l’Académie, à l’exception de la professeur de musique qui détonait légèrement. Un cours de musique ressemblait à peu près à ceci :
    — Bon, tout le monde répète après moi : noire, noire, croche croche croche croche croche, noire, noire, croche croche croche croche croche…
    — Tuuuuuuuuuuuut !
    Le tuuuuuut était émis par un élève qui avait eu la malencontreuse idée d’éclater de rire en gardant sa flûte à bec dans la bouche. En général, ce rôle était dévolu au petit Luc, mais d’autres camarades ne dédaignaient pas prendre ce risque également. Car il y avait un réel risque à pouffer dans sa flûte. Le cours de musique pouvait à tout moment se transformer en mach de football. Et pan ! un penalty de la professeur dans le cartable du fautif envoyait celui-ci (le cartable, pas le fautif) au fond de la salle. Un silence pesant s’installait alors, interrompu soudainement par la prof qui reprenait son :
    — Croche croche croche….
    Le petit Luc se plaisait à imaginer des petits lapins venant grignoter la partition, mais il prenait soin de poser sa flûte sur la table et de pincer les lèvres pour se donner une contenance.
    Le groupe des élèves aventuriers était toujours aussi soudé, mais les petits cœurs se faisaient plus rares sur les cahiers de Barbara et de Franck. Barbara se présenta un matin, arborant une imposante crinière. Adieu les soyeux cheveux lisses et blonds, place au règne animal, place à la jungle. Franck eut tôt fait de renommer Barbara « balai à chiottes », ce qui provoquait chez elle un demi-sourire à peine agacé, de même qu’un ricanement un peu gêné du reste du groupe.
    Luc continuait ses visites chez Franck le samedi ; les deux enfants avaient institué le concours-de-celui-qui-monte-le-plus-haut-à-la-balançoire. Celle-ci était plutôt haute, ce qui donnait une grande amplitude au balancement. Le défi était de se placer debout sur la planche et de monter au-dessus de l’horizontale, avec pour conséquence de briser l’effet de force centrifuge au moment de la redescente. Le concurrent se trouvait alors en chute libre de quelques millisecondes, et ses pieds risquaient à tout moment de perdre le contact avec la planche, provoquant une chute de quatre mètres en direction du sol.
    Le soir, Luc reprenait la route en priant pour que la chaîne de son mini-vélo ne lui fît pas d’entourloupe.
    L’amitié entre Luc et Bill était plus nuancée, moins pétaradante, mais tout aussi forte. Ils se voyaient rarement en dehors de l’école, mais étaient très proches. Bill était issu d’une famille de douze enfants, et vivait dans une ferme sur la route de Sainte-Gemmes. Il était discret et timide, mais plein de vie et toujours de bonne humeur. Sa petite taille, son visage rond ponctué de taches de rousseur lui donnait un air de petit pierrot fort sympathique.
    Le groupe se sépara à regret à la fin de l’année scolaire, mais une bonne nouvelle leur permit de supporter l’idée des deux mois et demi de séparation. Le professeur principal annonça à tous les élèves qu’ils pouvaient reconstituer la même classe à la rentrée suivante, si tel était leur désir. La décision fut votée à l’unanimité.
    Le petit Luc prit congé de ses amis, et partit en famille, direction Sanilhac, petit village du Gard, comme tous les ans depuis toujours. La 2 CV parcourait les huit cents kilomètres par paquets de cent, ce qui laissait au petit Luc, à chaque halte, tout loisir de vomir l’équivalent de dix fois son petit-déjeuner. Cette propension à faire table rase de toute nourriture inquiétait sa mère, mais n’empêchait nullement son père de répandre dans l’habitacle, à intervalles réguliers, des vapeurs de gauloises sans filtre. Refusant de réduire sa consommation, et quelquefois même de stopper la voiture, l’odeur du tabac pouvait se mélanger à celle des vomissures, plongeant toute la famille dans une joie sans mélange pour le restant du voyage.
    À Sanilhac, le petit Luc devenait un aventurier d’une autre espèce, en compagnie de ses cousins, traquant, dans la garrigue, vipères et scorpions, guettant le passage des militaires en manœuvre pour ramasser douilles et crochets de mitrailleuse AA52, et quelquefois, des grenades à plâtre éclatées. Le soir, la petite troupe se transformait en bande à Bonnot pour s’infiltrer entre deux rangées de vigne et déguster, à l’œil, le muscat de Hambourg. Les garçons se relayaient pour faire le guet, au cas où le vigneron serait venu pisser sur ses terres avant de s’en aller dormir.
    Premier levé dès l’aube, le petit Luc traversait sur la pointe des pieds la maison de sa tante, décrochant au passage la laisse de Pistou, affreux bâtard marron et noir dont l’affection faisait oublier le pedigree. La garrigue était à deux pas, immense succession de vallons s’offrant à eux alors que tout le village dormait encore. Le petit Luc aimait piétiner le thym et la sarriette et se régalait des effluves se mêlant à celles des essences qu’il croisait sur son chemin. Pistou sautait de fourré en buisson, flairant le passage d’un lapin ou d’une perdrix. Le petit Luc se croyait Marcel Pagnol, et lorsqu’il se retournait pour s’apercevoir que le village avait disparu, devenait Robinson. Seule la faim lui faisait rebrousser chemin vers la civilisation, car après tout, Robinson ça va cinq minutes, mais ça ne vaut pas un bon petit déjeuner.
    Personne n’aurait pu imaginer les vacances à Sanilhac sans le traditionnel pique-nique au bord du Gardon. Tout commençait par une expédition de quatre kilomètres à travers un petit sentier caillouteux sous les assauts d’un soleil survolté. Deux litres de sueur plus loin, le petit groupe familial surplombait une falaise au bas de laquelle se prélassait la rivière tranquille. Pour les plus courageux, le sentier de gauche menait à la Baume, site grandiose dont la beauté faisait oublier, l’espace d’un instant, qu’il faudrait vingt minutes de yoga pour pouvoir pénétrer dans l’eau glaciale sans hurler.
    Un accord tacite nous menait plutôt sur le sentier de droite, par une pente à quarante-cinq degrés que les enfants dévalaient avec l’inconscience des vrais guerriers, tandis que les adultes posaient sagement un pied devant l’autre en agrippant autant que possible une branche de chêne vert. La récompense était en bas, en amont des sources fraîches. Une petite anse nommée la Cannelle, qui n’avait pas la classe de sa voisine la Baume, mais avait au moins le mérite d’offrir une eau à température décente. Pour couronner le tout, une minuscule source jaillissait de la roche, canalisée par un roseau coupé en deux dans le sens de la longueur. Toute la famille venait s’y abreuver, de même qu’on y plaçait les plats et bouteilles à rafraîchir.
    Ces deux sites sont depuis toujours connus de toute la région, mais peu se donnent le courage, soit de Nîmes, soit de Sanilhac, de s’offrir une demi-heure de canicule pour goûter une parcelle de paradis. Ceux qui s’y aventurent reçoivent la cerise sur le gâteau ; ne pas avoir à partager leur récompense avec trois millions de touristes gras et sales, et leurs cannettes de bière, et leurs paquets de chips, et leur huile solaire, et leurs enfants mal élevés.
    En fin de journée, une évidence s’imposait à tous. Ce que l’on avait descendu, il fallait le remonter. Et c’est à ce moment que l’on s’apercevait que les bénéfices de la baignade partaient subitement en fumée. Parvenu au sommet de la falaise, chacun aurait aimé pouvoir faire demi-tour vers cette oasis de fraîcheur. Les plus astucieux remplissaient à la Cannelle une gourde qu’ils se vidaient à intervalle régulier au-dessus de la tête. En tout état de cause, une halte était nécessaire, d’une part pour rassembler le groupe épars, d’autre part pour reprendre un peu de courage et terminer le trajet retour.
    Sanilhac était un gigantesque réservoir d’énergie, nécessaire pour supporter une année de grisaille au-dessus du boulevard Jacques Millot. Rentrer à la maison signifiait pour le petit Luc, restituer, outre le petit déjeuner du matin, tous les repas pris dans le mois en cours, avec en supplément deux ou trois giclées de sucs gastriques, juste pour le plaisir de marquer son territoire sur le bord de la route. À chaque remontée acide, le petit Luc se donnait du courage en pensant à ses chouettes copains qui devaient sûrement vomir en ce moment sur une autre route de campagne. Ils en auraient des choses à se raconter en septembre : volume du bol alimentaire, taux d’acidité, présence de morceaux, odeurs dominantes, présence ou non d’un fumeur dans le véhicule (cocher OUI pour le petit Luc).

    La rentrée scolaire réserva une sacrée surprise aux élèves. Une activité sportive extrascolaire leur était proposée le vendredi après-midi. Franck et Bill choisirent l’athlétisme, tandis que Barbara et Luc optaient pour la voile, sur l’étang de la Maine. Toutes les classes de cinquième se mélangeaient à cette occasion, ce qui permit au petit Luc d’avoir un nouveau copain et coéquipier.
    La première séance de voile s’effectua à bord d’une grosse caisse appelée Optimist, au fond de laquelle on avait incrusté un mât surmonté d’une voile carrée. Il était facile de comprendre pourquoi on avait affublé cet engin d’un nom aussi évocateur. Il fallait, en effet, être sacrément optimiste pour monter dans un tel corbillard et se jeter à l’eau. Le petit Luc se demanda si le collège pouvait supporter un pourcentage de pertes chaque semaine, mais il subit son baptême de l’eau avec fierté et courage. Il en ressortit vivant et conquis. Vivement la semaine prochaine qu’on passe enfin aux choses sérieuses.
    En effet, après l’Optimist, vint le Mowgly. Une façon de dire que l’étang, c’est la jungle. Le bateau était sensiblement plus grand, et, détail primordial, ressemblait enfin à un voilier. Et de plus, on y montait en binôme. Le compagnon de Luc s’appelait Luc également, et de surcroît était judoka lui aussi.
    Le travail en équipe donnait tout son piment à l’activité.
    — Luc, fais un nœud de chaise avec la drisse, garde l’écoute et monte le foc !
    — Roger !
    — Non, je m’appelle Luc, Luc.
    — Oui je sais, mais on dit Roger.
    — Dans l’aviation, oui, mais pas dans la marine.
    — Pfff, comme si un marin ne pouvait pas s’appeler Roger.
    — Mais on dit Roger pour dire OK, pas pour appeler un marin.
    — Roger !
    — Non, Luc !
    — Ben c’était pour dire OK!
    — Ben alors dis OK!
    — Roger !
    — Bon, laisse tomber. Sors ta dérive et souque ferme.
    — Ça veut dire quoi, souque ?
    — J’en sais rien, mais faut le dire quand on part en mer. Si tu souques pas ferme, ton bateau il peut pas naviguer, ou alors tu rames !
    — Putain, c’est le souk tous ces termes de marine.
    — De toute façon, on n’est pas dans la marine, on est sur un étang.
    — Ben c’est pareil !
    — Non, sur la mer on peut essuyer un grain, pas sur un étang.
    — Pfff, donne-moi un grain, tu vas voir si je ne peux pas l’essuyer, en plus c’est plus facile sur un étang, ça bouge moins.
    — Je te dis qu’il n’y a pas de grain sur un étang, alors que sur la mer, si !
    — Un grain de sel, alors ? Mais je ne vois pas l’intérêt d’essuyer un grain de sel. Sauf si tu veux manger une tomate.
    — N’importe quoi, tu t’imagines manger une tomate pendant que tu vogues sur une mer démontée ?
    — Ben oui, pour éviter d’avoir le scorbut.
    — C’est un terme de football ?
    — Non, de marine. C’est une maladie que tu attrapes quand tu ne manges pas de tomates en pleine mer. Ça marche aussi avec les citrons.
    — Bon, arrête de dire des conneries et souque ferme. Et fais gaffe à ton foc.
    — Mon froc ?
    — Non, ton foc.
    — Et j’ai le droit de lancer le spi ?
    — Faudrait d’abord en avoir un.
    — Ah bon, on n’en a pas ?
    — Ben non. Allez, mets-toi en rappel.
    — Pour descendre du bateau ?
    — Non, pour éviter qu’il penche. Dis donc, tu as écouté le prof quand il a expliqué les termes ?
    — Ah bon, on a un prof de voile ?
    — Oui, c’est l‘adulte qui nous parle avant qu’on embarque. Bon, on va se mettre vent debout.
    — Roger. Et si on est fatigués, on se mettra vent couché ?
    — Abruti !
    — Et tu sais, les Canadiens, il se mettent à vent couvert.
    — Hein ?
    — Vancouver, quoi ! Bon, laisse tomber.
    Et semaine après semaine, Luc et Luc devenaient de vrais loups de mer, il leur manquait simplement la barbe et la pipe d’écume, peut-être également un perroquet perché sur leur épaule, et la maîtrise de quelques termes de navigation maritime. Ils ne se défendaient pas si mal au regard des autres binômes, lors de régates sur trois bouées, passant de vent debout à vent de travers, tirant des bords, non pas avec le fusil, mais au moyen de la barre.
    Un vendredi du mois de février, Luc et Luc hissaient la voile avant de se mettre à flot. Les Mowgly avaient laissé place depuis un certain temps aux 420, qui tiraient leur nom de leur longueur de la proue à la poupe. Le moniteur avait laissé planer la promesse d’un 470 avant la fin de l’année, et les élèves en rêvaient comme si on leur avait annoncé l’arrivée du paquebot France.
    Les deux compères entendirent une voix derrière eux :
    — Aujourd’hui, je monte avec Luc !
    Ils se regardèrent brièvement, puis se retournèrent d’un même geste. Barbara se tenait plantée au pied du 420 et les toisait d’un regard ferme. Un instant d’éternité passa brièvement entre les trois adolescents. Puis le deuxième Luc lâcha :
    — Bon, amusez-vous bien.
    Il avait bien compris que la transaction ne le concernait pas. Il s’éloigna en direction du bateau voisin, faire connaissance avec son nouvel équipier.
    — Bon, ben, Barbara, hisse la grand-voile, mets à l’eau et souque ferme.
    — Euh, Luc, épargne-moi tes termes de vieux marin, on va juste faire un tour sur l’eau.
    — OK, OK, sors au moins la dérive si tu ne veux pas dériver. Je tiens la barre.
    Le petit Luc sortit ses vieilles plaisanteries, qui finirent par dérider la petite Barbara. Ils mouillèrent le bateau et s’envolèrent vers une nouvelle aventure.
    L’équipe semblait fonctionner à merveille, une complicité naissait de minute en minute. Luc n’avait jamais autant aimé la voile, il regrettait un peu son vieux compagnon de voyage, avec lequel il avait sillonné tant d’océans, mais en échange il avait gagné une belle moussaillonne, tonnerre de Brest ! Il se demandait bien pourquoi Barbara avait soudain éprouvé le besoin d’éjecter son partenaire pour lui ravir sa place, mais il savait à quel point la jeune fille pouvait être impulsive et autoritaire. Tout le contraire de lui, si discret et conciliant. Il en tirait une fierté dont il s’étonnait lui-même. C’était d’ailleurs tout ce que son esprit était capable d’élaborer, la mécanique semblant s’être enrayée au profit d’une douce euphorie en harmonie avec le tangage de l’embarcation. Tout semblait flotter autour du petit Luc, assis à la barre, qui jetait de petits coups d’œil vers l’avant où Barbara négligeait son foc pour lui octroyer quelques sourires en coin à intervalles réguliers.
    La régate prit fin au bout d’un temps ridiculement court, et le petit Luc ne comprit pas pourquoi il fallait regagner la rive.
    Il reprit le chemin du domicile, et il lui sembla confusément que le monde avait changé tout autour de lui. Son mini-vélo était plus silencieux qu’à l’ordinaire, et les bruits des automobiles plus étouffés, plus lointains. Le petit Luc ne sentait pas la fatigue dans ses jambes, pas plus qu’il ne ressentait le temps s’écouler. Il fut surpris quand il se trouva au bas de son immeuble, encore plus surpris lorsqu’il se découvrit assis sur son lit sans avoir eu conscience d’être monté dans l’ascenseur. Il ne ressentit pas d’amertume lorsque son père rentra du travail, et ne fut pas en mesure d’analyser le goût des aliments dans son assiette. En lieu et place de toutes ces sensations éteintes, il ressentit un mélange d’exaltation et de manque, doux et douloureux. Un petit être semblait avoir pris corps en lui, habité de sa propre vie, et qui réclamait haut et fort une nourriture que le petit Luc ne savait où trouver.
    Durant tout le week-end, il soupçonna son réveil d’être tombé en panne. Les rouages avaient dû se gripper, les aiguilles paraissaient avoir le plus grand mal à se déplacer autour du cadran. Comble de misère, toutes les pendules de la maison avaient subi le même sort, avançant au même rythme lent, désespérément lent.
    Le petit Luc se mit à son tour au ralenti, l’esprit en roue libre, coincé dans un espace-temps de deux heures sur la surface d’un étang jouxtant la Maine.

  • Les liaisons presque dangereuses, roman de Luc Doyelle

    Le roman de Luc Doyelle vient de sortir aux éditions Les Nouveaux Auteurs
    http://www.lesnouveauxauteurs.com/docs/livre.php?id=43

    disponible sur amazon et sur commande en librairie dans toute la France.




    Le quotidien d’un homme pas ordinaire, la vie est un long fleuve agité… La dérision : le remède efficace contre la monotonie et la lassitude qui s’installent insidieusement dans la vie quotidienne.

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